Paul Carlotti


Isocèle
 
 

 

Allongé.
Sable fin et grosse chaleur sur la nuque. L’angle de vue de l’œil droit est obstrué du fait même de la position couchée. Mais cet œil est celui qui depuis toujours voit si peu, que ce peu ressemble à un rien, donc à l’instant précis il ne sert à rien. L’autre, le gauche donc, est en prise directe avec la ville.
 
Champs, contre champs.
 
Au loin, le coté sud de la ville et sa laideur. La zone industrielle et commerciale, tout au plus une accumulation de hangars aux frontons obscènes. But ! Carrefour ! Leroy Merlin ! Et autres chevaliers…
Mais il est évident qu’il n’y a là aucun but à atteindre. Que les carrefours ne sont là que pour nous perdre, quant au Roi, belle lurette qu’il n’a plus rien d’enchanteur.
 
Au premier plan, « au raz de l’œil », la plage. Cette dernière en contrebas du sud et des hangars. Tout près, presque à toucher la paupière : la fourmi.
Entre ces deux réalités la ligne de chemin de fer.
 
Plus loin, en profondeur de champs, la colline. Une colline qui culmine quand même à neuf cent quarante neuf mètres.  Il faut bien cela pour aller chercher les J.T. , les talk shows, les prime Time et la météo. Surtout la météo, nos bureaux sont si mal isolés…
Quand la radio se contente d’un monticule, la réalité de cette Télé-là pointe à presque mille mètres.  Derrière l’antenne, statue de la liberté écœurée, en bas, au-delà du col un autre travelling, une autre histoire.
 
La nuque endolorie, les bras le long du corps, la fourmi dans l’angle droit de l’œil gauche, la voie ferrée au premier tiers du même œil gauche, la ville en son centre.
 
Isocèle. La pointe du triangle se fiche dans l’iris et file vers la mémoire et viens mourir au pied de la grille des programmes.
 
Le sud est souvent synonyme de beauté, de phantasmes.  Ce sud là n’est qu’une insulte au passé. La chaux blanche est restée ailleurs !  La couleur et les formes géométriques parfaitement rectilignes ont supplanté la blancheur jaunie des murs cabossés.
Le sud est l’entrée vers la misère et le médiocre. Bien entendu, Il n’est porté ici aucun jugement de valeur sur les « sudistes ». Non ! Ils en sont les victimes. Il serait injuste de leur faire subir la double peine.
 
La fourmi peut-elle avoir une infime conscience du sud qui la domine ? L’écrase !
 
Impression de déjà vu.  La voie ferrée se dissimule. Elle a raison, c’est elle qui a transformé des paysans en sudistes. Les enfants des faiseurs de blé en épiciers. Les épiciers en gestionnaires. Et les gestionnaires en Directeurs des Ressources Humaines.
 
Ces mêmes Directeurs ont voulu oublier l’odeur du blé.
Pourtant vu de la plage, allongé sur le ventre les pieds à l’ouest et la tête à l’est,  tout est clair, même avec un seul œil.
 
La fourmi, juste au premier plan, juste entre la paupière et le rail, elle aussi procède du même mouvement général. Sa trace sur le sable chaud et aveuglant scarifie la pensée du moment. Pourtant cette chevauchée éphémère marque le lieu bien plus que le reste.
 
Toute cette algèbre se construit loin du bruit, dans le silence du flou. Il doit bien « être » des choses aux abords du triangle, il ne peut en être autrement, mais pour l’heure cela n’existe pas. Plus ?

 

Impression de déjà vu.
 
Un triangle isocèle est un triangle dont deux côtés (au moins) ont la même longueur. 
Oui ! L’œil entrevoit ces deux cotés qui ont la même langueur. Une langueur extrême.
 
Un triangle isocèle a également deux angles égaux (les angles à la base) et un axe de symétrie.
Les véhicules se meuvent en silence,  comme un flux sanguin, leur mouvement marque le tempo. Au dessus de la voie ferrée, (axe de symétrie ?) ils zèbrent l’œil, ils coupent en son axe le triangle isocèle. Mathématique du pire, ils arrachent un fragment de présent pour le transporter un tout petit peu plus loin, hors du triangle. En vain … !
 
Le mot isocèle vient du grec et signifie littéralement « qui a deux jambes égales ».
Oui ! L’œil a dessiné un triangle isocèle, avec deux jambes égales. Elles ont pour noms : Factice et absurde.
 
 
La fourmi a quitté le triangle. Aurait-elle compris les lois mathématiques inhérentes à toute chose ? Laides ou belles, lumineuses ou retors l’axe symétrique devra les délimiter, tôt ou tard.
 
Par endroits, furtivement,  la brise laisse flotter les côtés du triangle remettant brièvement en cause la loi mathématique. Mais isocèle est le nom donné depuis les Grecs. Donc , Isocèle, du haut de ses siècles de légitimité  ne se laisse plus impressionner par une simple brise.
 
Trois côtés, trois dimensions, trois plans géométriques. Trois générations.
La colline, la fourmi et entre les deux : la main de l’œil qui trace le triangle.
 
Et soudain la Lune. Elle crée une tâche dans le triangle. Ce que la brise n’a pu faire la lune le concrétise. Là, dans le coin gauche de l’œil gauche vers la sortie du triangle.  Isocèle vacille emporté sous les marées lunaires.
 
Le triangle est une construction,  la lune est un tout.
 
Sous un ciel de géographe, bleu et caniculaire ; le satellite, Idoine spectre de velours blanc, veille.
 
A la lisière occidentale du triangle, précisément, sous la lune, l’œil happe l’emplacement du nouveau cimetière municipal.
 
Plus haut que la voie ferrée
Plus loin que la fourmi
Et plus bas que le relais télé.
 
Là bas, dormiront les enfants des enfants des Directeurs des Ressources humaines (avec un « R » majuscule et un « h » minuscule).
 
Il serait judicieux, le moment venu, allongé sous la lune, de tenter de tracer  à nouveau le triangle depuis là.
 
Post-scriptum : Haïr les mathématiques.
 
 

 

Bastia le 06 juillet 2013