Henri
Festival d'improvisations

Brumes et grisaille. Quelques rêves tentent d’affirmer leur réalité. Un élan de meilleur caquette. Le soleil perce à travers le store. Mais pas trop. Juste assez pour témoigner de chacune de mes aubes ; une vie neuve m’attend !
Mon cœur se remet à battre. Et alors, dans mes veines un son, une couleur, une missive, qui était là, se morfondait, reprend sa route vers le siège des émotions – l’hyperthalamus chez moi. Quelques bulles chaloupées de neurotransmetteurs cherchent la sortie. L’hémoglobine la plus famélique bouscule et se faufile dans le trafic. Le chœur grandit, poussent d’irréguliers staccatos sur mes deux premiers pas mal assurés : j’ai envie de fumer !
Mais rien n’y fait : je suis un homme neuf ! Et il ne sera pas dit que le premier acte de la journée sera de s’avilir dans la dépendance toxicomaniaque. Plutôt, je vais rendre une courte visite à la légende des siècles, puis je lance un café. Un seul, un individuel. Morne il faut dire. Noir, en somme.
Et voilà, j’ai un pied à terre. J’en profite pour reprendre place sur mon sofa, unique et seul siège confortable de mon appartement. La place d’où je traite les affaires courantes – les flegmatiques aussi, je suis quelqu'un d’ouvert – le haut lieu de toutes les veilles et avant-veilles.
Oui, il est tant d’arrêter de fumer, me dis-je, le sourcil grave etme roulant une cigarette. Mais grâce à cela, ainsi que secondé par ce psychotrope de café qui étrangement m’était encore jusqu’à récemment inconnu, mon deuxième pied touche terre ; je suis éveillé !

C’est dimanche. Le programme de la journée est tout tracé. Comme un homme neuf se doit à une certaine hygiène, je vais aller faire du sport. Et puis, ce qui n’était qu’une idée philosophique il y a trois semaines commence déjà à porter ces fruits : des muscles m’apparaissent ! Chose dont je n’avais que le vague souvenir d’adolescence. Mon corps se raffermit ! Les mollets redeviennent pesants et ballottent. Je ne me fais plus de bleus à trop m’appuyer sur mes cuisses : une couche de quadriceps les protègent. Les deltoïdes d’un coté, les pectoraux de l’autre redonnent de l’épaisseur à ma silhouette. Et puis surtout, une main ne suffit plus à faire le tour de ces avant-bras que j’ai sous les yeux constamment. Oui, les papouilles devant la glace et mes grimaces apolloniennes sont unanimes : les creux se sont transformés en pleins !
Il reste bien encore ce ventre disgracieux de Somalien qui s’est incrusté chez moi, caché dans les valises de son collègue, les poils sur le torse, mais, qui puis-je, je n’ai jamais su refuser l’hospitalité à des étrangers. Et puis, bah !, quelques séances toniques auront bien aussi raison de lui. Allez zou ! A la piscine !
Un rapide tour devant la glace me confirme qu’il est encore tôt ! Tant pis pour les cheveux hirsutes et la barbe de Pakistanais, j’attendrai de puer le chlore avant de me faire beau ! Un petit paquetage, j’enfile des verres de contact en lieu et place de mes lunettes pour être plus à l’aise dans l’eau et me voilà dehors !
J’arbore une démarche fière et athlétique. Mon œil, tout mon être en fait, est irrépressiblement tendu vers l’objectif, là-bas, derrière les immeubles, la mare aux canards municipale ! Cela dit, toute cette allure est un sentiment bien intérieur, et je ne serais pas étonné si un regard extérieur vit dans tout cela un garçon laconique aux pas raclant le moindre gravillon du bitume car n’ayant jamais appris à plier les genoux et distillant des regards furtifs et furibonds aux rares chalands. Mais rien ne m’oblige à voir les choses comme ça !
Par contre, arrivé au cadenas de la grille d’entrée de la piscine, je fus bien obligé de me rendre à l’évidence que la municipalité avait pris son congé. J’y avais bien pensé la veille : on était dans un week-end prolongé du fait du lundi de la pentecôte et il n’y eut rien d’étonnant à ce que ce fût fermé. Je m’étais noté dans un coin du gruyère de calebasse qui me sert de tête d’appeler avant de me déplacer mais le brouillard matutinal opposa comme à son habitude son veto. Alors ce fut, cette fois sans doute possible, un retour sans halte et furibond.
Bon, bon, malgré la sportive satisfaction de l’adrénaline drainée par l’essoufflement de ces trois quarts d’heure de marche, le plan A a foiré ! Au passage, ça a tout de même fait un peu vieillir l’homme neuf, quelque goût amer de tous ses actes manqués s’étant rappelé à lui.

Retour au QG et sur la passerelle molletonnée de capitaine de mon deux pièces. Je laisse décongeler un pathétique steak haché et met de côté un pot de sauce. Comment appellent-ils ça déjà ? Ah oui, « sublime de tomate » ! C’est vrai que ce n’est pas mauvais après tout. Pour du hard discount… Puis je m’installe devant les moins en moins divertissantes émissions du dimanche midi de Canal+, le zapping, la semaine des guignols, et autres commentaires peoplelitiques. Notamment, le répugnant Jean-François Coppé réussit à me faire lever de mon canapé et puisque le temps, quelque peu secondé par mon micro-onde, je l’avoue, va bientôt avoir réalisé son office sur le steak congelé, je pars préparer à manger.
J’ai une manière intense, tout à fait à moi, de faire la cuisine. C’est à chaque fois une nouvelle occasion de me perfectionner dans l’art japonais, celui de la voie du geste utile. En effet, à l’instar d’un brave étudiant employé de fast-food, je cuis mon steak comme si mille autres attendaient derrière.
Je fais chauffer les plaques électriques avant même d’avoir décidé du « légume », patates, riz ou pâtes, pour accompagnement. De l’autre main, je lance l’eau chaude pour faire la vaisselle et nettoie en premier lieu une casserole, la remplit d’eau chaude – ainsi elle bourra plus vite – et la place sur le feu. Je retourne à la vaisselle et nettoie le couvercle de la casserole, en recouvre cette dernière ; ainsi l’eau bourra encore plus vite. Je nettoie ensuite la poêle, y met du beurre et la dépose sur la plaque qui est déjà chaude ! Ding ! Le micro-onde se rappelle à moi. J’arrête l’eau, m’essuie les mains – c’est un toc. Je vérifie l’état de décryogénisation de mon steak… Ce n’est pas encore ça ! On gagne beaucoup de temps à faire cuire les aliments bien décongelés. Je le renvoie faire un tour de manège pendant une minute. Je rallume l’eau et termine le premier bac de vaisselle qui agonisait dans mon évier. Re-ding ! J’arrête l’eau, m’essuie les mains avec plus d’attention car cette fois, à cette étape, je vais toucher plein d’ustensiles et je déteste laisser une emprunte grasse dessus. Le steak est dans la poêle (si vous voulez emprunter ce bout de phrase comme titre d’une pièce de théâtre, faites-vous plaisir !), les pâtes remuées, l’eau rallumée, le deuxième bac nettoyé. Première étape accomplie !
Je laisse tout ce petit monde grésillé et me réinstalle devant mon vétuste poste de télé, inspire et… Argh !!!, ce Jean-François Coppé est vraiment imbectable ! Il me fait penser à Nicolas Sarkozy, mais en pire ! Vous vous rappelez, il y a pourtant si peu de temps, quand il était arrivé tout mignon comme rapporteur du deuxième gouvernement de Chirac. Il avait le poil brillant. N’a bien changé maintenant ! On le sent vraiment prêt à tous les coups bas carriéristes. S’en est trop, je repars au Japon ! De la jambe droite, je balaie la première strate de poussière sur le sol. De la main gauche, je plie le linge. Je me sers de ma jambe gauche pour effectuer des pas chassés en direction de la cuisine où là, de mon dernier membre, je remue les pâtes, le steak, et bon Dieu !, tout ce qui doit être remué !
Ouf ! J’expire. Deuxième étape accomplie. Tout est presque cuit. J’arrête les plaques et laissent se peaufiner la cuisson. Je retourne devant la télé. Grrr ! Il est toujours là ! Sans en avoir l’air, délicatement, comme si tout cela n’était qu’un mauvais rêve, je baisse les yeux, ferme les oreilles, avance lentement un doigt jusqu’à la télécommande et… me trouve un programme plus à propos pour la digestion à venir ! Persistant sur la thématique de ce midi, je dégotte sur le câble un manga japonais pas trop stupide. Et donc, après dix minutes et six dixièmes – oui madame ! – je parachève l’ultime étape de ma science culinaire, l’égouttage-servage-sauçage-mise-de-tablage et prends place pour un repas, vous en conviendrez, on ne peut plus mérité.

Une heure plus tard, c’est une larve informe, abrutie par la digestion, que l’on retrouve sur la sellette : le manga est terminé, un maniaque zapping harangue que les chaînes de télé sont passées aux programmes pour le troisième âge et que donc 14H00 a sonné. Et là, l’homme n’est plus du tout neuf. Ce sont toutes ses phobies constitutives qui l’oppressent, car 14H00 c’est l’heure de départ du deuxième plan de la journée : se sociabiliser !
Pour cet entraînement, j’avais prévu quelque chose de tout à fait adéquat, c’est-à-dire dans ma situation, facile et lâche. J’avais, deux semaines auparavant, extirper un prospectus défigurant du beau pare-brise de ma magnifique auto. Oui, ma voiture est magnifique car elle m’a sauvé des transports en commun, si vous avez bien suivi toute l’histoire. Le prospectus faisait de la réclame pour un festival d’improvisations ; du théâtre amateur, quoi.
Alors évidemment, c’est le genre d’endroit où on peut rencontrer du monde pas trop difficile d’accès mais où on peut aussi rester tranquillement assis à sa place et n’adresser la parole à personne. Selon l’humeur. Moi, j’avais inconsciencieusementtout préparé pour que ça foire. Tout d’abord, j’avais dû chercher l’adresse sur un plan. La route passait à travers une colline, c’était assez compliqué. Un endroit de la ville que je ne connaissait pas, en ajoutant à cela que, selon toute vraisemblance, mon cerveau gauche n’a pas l’air connecté correctement au droit et que tout ce que je lis ou vois est envoyé de travers au truc qui décrypte l’information, j’étais sûr de ne pas trouver mon chemin. Ensuite, les rencontres ne sont pas faites que de hasard, il faut être dans le bon état d’esprit pour que ça prenne ; laisser une porte ouverte.
Concernant le premier point, Saint Christophe fut des miens ! Découvrant un dédale de rues, qui montaient, qui descendaient, avec des virages en épingle, j’arrivai à me rappeler, Seigneur !, les instructions. Je trouvai même une place improbable devant l’entrée !
Me voici devant le portail. Je rentre. Là, l’évidence se fait jour : je me suis rendu dans un endroit désorganisé ! Du théâtre amateur, c’était sûr ! Mais à quoi je pense des fois ! C’est le genre de choses que les phobiques sociaux redoutent : être désarçonné en public. Un frisson me parcourt l’échine. C’est du déjà vu. Il va y avoir un public survolté, peu studieux, et forcément, on finira par me faire monter sur scène, dire quelques mots dans un micro. Enfin bref, ce genre de trucs qui nous arrivent tout le temps, à nous les victimes désignées.
Voilà quel est mon état d’esprit alors que j’ai à peine franchi l’entrée ! Le repaire est en fait une très chouette villa avec la piscine et tout, un truc pas croyable au frais du contribuable car dédié aux plaisirs culturels d’une poignée d’artistes plus malins que les autres. Donc, dans cette immensité, déserte, je fais quelques faux pas à gauche et à droite, essayant de déchiffrer les panonceaux peints à la main pour l’occasion. Je tombe finalement sur deux êtres qu’on qualifiera de femmes dont on avait moulé le corps de deux chaises de plastique. Exténuées par l’effort d’être aussi avachies, on avait envie de leur venir en aide. Je m’approche donc. Et puis aussi parce qu’elles avaient devant elles un tas de paperasses et une caisse, se pouvait bien être l’accueil.
C’était bien cela. Je paie, j’enfourne toute la publicité qu’on me distribue et je recommence à frissonner. Car derrière le rideau qui camoufle l’entrée et protège la salle des sons extérieurs, j’entends effectivement du survoltage. Mince, les deux choses sont là à observer, je ne peux plus reculer. Peut-être quand rampant jusqu’à la première place libre, j’arriverai à ne pas me faire alpaguer pour remplacer au pied levé un acteur malade !
Là, ambiance boîte de nuit du camping des mimosas. J’arrive pile au moment où les équipes montent sur scène. Hurlements, spots aveuglants, sono trop forte avec musique des années 80, commentateur beuglant encore plus fort pour présenter les équipes. Oui, parce que ce sont des matchs en fait, les meilleures prestations étant choisies par le public, d’où les beuglements. Aux alentours, des petits… Comment on appelle ça déjà ? Des petits enfants, oui, avec des petites… Comment qu’on dit ? Des familles, c’est ça ! Merde, le merveilleux monde de Candy !
Je m’assois. Et je refoule toutes ces mauvaises idées. C’est idiot. Je suis de mauvaise humeur. J’adore les gosses en plus. L’ambiance est festive, je n’ai qu’à me détendre et à me laisser contaminer par les rires.

Se détendre… On y croit ! Je suis tendu comme un string ! Incapable de m’assumer, je me vide dans chaque personnage sur scène. Et même dans chaque personne que je pressens derrière le personnage. Je décuple tout ; leur peur, leur peur d’être sur scène ! Cette peur est tellement palpable au début.
Et puis, ils finissent par respirer. Et à rigoler. Alors, moi aussi, je rigole ! Je fonds avec eux. Ce type déjanté qui courait partout en faisant l’oiseau. La Parisienne qui jouait à la bonne élève. Le nabot monstrueux de l’équipe corse qui retrouvait toute son aise – sa dignité, disons le mot –une fois sur scène. Les deux Italiennes obligées de mimer pour se faire comprendre. Deux brunes ; l’une implacablement ravissante et mate ; l’autre charmante, plus ingénue, avec l’arcade du nez plate et une chaude pâleur comme en donnent les pays méditerranéens.
Cette difficulté à communiquer des acteurs comme celle qui me reprit à l’entracte. Des petits groupes de gens, dont certains des acteurs qui, il n’y a pas une heure, brillaient et là, sont juste des gens. Je les regarde avec des grands yeux, comme si Humphrey Bogart venait de traverser l’écran pour s’asseoir à mon côté ! Alors on me regarde étrangement en retour, puis on retourne à sa conversation. Moi, je cause à ma bière. Je sirote seul au milieu de tout le monde. Dans quel état j’étais quand j’ai commandé cette bière ! Comme si c’était la bière de la dernière chance, la bière du condamné.

Oui, comme moi, ces gens qui se croisent et ne se parlent pas. Qui finissent par préférer de se mettre en danger sur une estrade et refaire de sempiternels gestes d’automates. On s’échange des poignées de main et des sourires comme des poignards. Des regards de biais quand on se croise, des regards fuyants quand on se fait face.
C’est que l’on veut quand même s’attacher ; mais pas trop ! Combler un vide. Se prouver qu’on existe… Et observer ! L’impact que peut avoir la vie des autres sur notre propre comportement est phénoménal. La vie est l’éternelle répétition d’une pièce qui ne sera jamais jouée comme disait l’autre. On attend sur la réplique de l’autre pour pouvoir trouver notre propre ton.
Ce qui nous amène tous à nous agglomérer. Nous unifier dans une société. Une bébête sociale. Le rat de laboratoire de nos grands penseurs. Cette inépuisable source d’inspiration pour nos artistes.