Henri

Jour 7 - Où il sera démontré qu'il ne fait pas bon vivre en terre droitière

 

Je me réveille endolori. Cela fait quatre jours que je n’ai pas retiré mes lentilles. J’ai l’impression que si je le faisais maintenant, mes pupilles partiraient avec. C’est comme si j’avais des morceaux de papier de verre derrière les paupières. J’ai les yeux gonflés et injectés de sang. Mais je ne peux pas retirer mes verres de contact. Si on ne les plonge pas dans le liquide approprié, ils sèchent en quelques minutes. Et pour ce qui est de les abandonner, je suis franchement myope. Je ne reconnais pas le visage d’un proche à 5 mètres sans eux. Il me faudrait rendre les armes, impossible de continuer mon odyssée avec une canne blanche !

Je repousse mes mésaventures au loin en m’asseyant en tailleur sur le canapé du salon et en entamant une méditation. Enfin, pour être plus précis, je digère le joint que j’ai confondu avec mon petit déjeuner. En gardant les yeux mi-clos, je m’imagine alors un monde où je suis tiré par les quatre points cardinaux. Le Nord, c’est la foule qui me hèle. C’est cette masse de gens qui me charrient, me repoussent, c’est cette barrière de la vie de monsieur tout le monde que j’essaie de franchir. Mais à chaque fois que j’y parviens, je le regrette. Je me fais éjecté de ce macrocosme à grands coups de mépris. Rossé, je me fais systématiquement raccompagné à la frontière. « Ici, on n’aime pas les étrangers ». Et deux mastars m’envoient bouler au dehors de leur froid pré carré de quotidienne tranquillité. Ce qu’il peut être injuste de rester impuissant devant un plus fort que soit.

Déprimé, je me retrouve au Sud. Je lèche mes blessures. Ici, je suis chez moi. Mon fort intérieur. Cet endroit où s’affrontent en désordre des tas de papiers scribouillés. Un régiment d’insinuants sophistes pour débattre des plus et des moins de mes stratégies. Je ne suis pas toujours à l’aise chez moi. Je dégueule sa solitude, son désert affectif. Mais c’est quand même mon petit moi, mon Sud qui connaît aussi ses heures de soleil quand je m’élève dans ma tour d’ivoire et que Diogène et Euclide font tonner la paix.

Mais cette fois, je n’ai pas le temps de me refaire une santé. Profitant de mon relâchement, un immense bras noir et décharné venant de l’Ouest me happe et m’entraîne dans son univers de chaos. Je suis plongé dans les ténèbres, j’erre dans une nuit totale. On n’entend que pleurs et grincements de dents. Je gèle, je brûle. Je crie à tous les diables d’épargner mon corps consumé, mon esprit déchiqueté. Chaque pas est une occasion de chute, et pourtant il faut bien tenter de retrouver la sortie. Cependant il n’est pas dit de pouvoir toujours en revenir…

Le temps se dilate en cet endroit. C’est une vie complète qu’il m’a fallu ce coup-ci pour m’en échapper. Revenu au Sud, tout tremblant, les yeux hagards, je prends conscience du temps qui a passé dans l’atrophie de ma chair. Je me détourne de cet inquiétant voisinage et aussi des gens du Nord que j’entends mourir de rire derrière leur plexiglas. Je m’oriente à l’Est, vers les mirages lumineux du devenir, vers ce champ élyséen des possibles où paissent les âmes humaines. Un jour peut-être, je serai des leurs. Les bras seraient tendus, on m’embrasserait. Les sourires du cœur et une odeur d’encens. Un jour sûrement.

Cette gymnastique analytique m’a bien diverti. En attendant la fin de l’après-midi, je pars me dégourdir dans les rues. Comme celle des Teinturiers et ses rafraîchissantes roues à aube. Et puis je passe devant un musée d’archéologie, qui est gratuit. Je ne me fais pas prier et renoue avec nos racines anthropologiques lointaines. Enfin je repasse à l’appart prendre mon sac où j’ai bourré les dix kilos de corde et je rejoins la station de bus pour prendre le dernier car pour Carpentras.


Une fois descendu du car, une petite marche me conduit jusque chez Serge. Je n’ai pas besoin de l’attendre longtemps, le voilà qui revient du travail. Avant d’aller ensemble chercher la remorqueuse, un pressentiment me fait vérifier mes affaires… Je suis dépité : j’ai oublié les clés de la voiture ! Je vous ai dit que dans ma famille on me surnomme Pierre Richard ? Serge est abasourdi lui aussi. Il doit se demander ce qu’on peut faire d’un garçon comme moi. Peut-être un exorcisme… Gaston Lagaffe, sors de ce corps ! A cette heure-ci, il n’y a plus de bus pour aller à Avignon, et encore moins pour en revenir. Je laisse mon sac pesant à Serge et lui affirme que, oui, je reviendrai ! Demain soir, et tous les autres soirs de la semaine s’il le faut !

Mais avant de pouvoir mettre ma proclamation à exécution, me voilà coincé à Carpentras. Je file jusqu’au centre-ville où je me dégote une bouteille de rouge dans une supérette. Imbibé, je joue le fantôme sur quelques places de la ville. La nuit tombe, la fraîcheur se lève, je rentre dans un bar me réchauffer et consulter les pages jaunes. Je sirote parcimonieusement un café jusqu’à la fermeture. En attendant, je récupère quelques adresses de campings où je compte m’introduire subrepticement et dormir à la belle étoile, à l’abri des empêcheurs de tourner en rond de tous poils. Malicieusement, je passe quelques appels aux gérants pour qu’ils m’expliquent où sont situés leurs installations ; jusqu’à ce que mon téléphone soit déchargé.

Une fois que je suis poussé dehors par le torchon du serveur qui est en train de nettoyer les tables, je tombe sur une bande de jeunes en train de faire le pied de grue dans la rue. Ce sont trois Espagnols arabes. J’ai une attirance certaine pour l’Espagne alors c’est de tout cœur que je me mêle à eux. J’essaie de me renseigner sur leur pays mais la conversation a du mal à partir, j’ai l’impression qu’ils s’en foutent pas mal, qu’ils se sentent bien plus arabes qu’espagnols. Bon, c’est tout aussi bien, j’ai une attirance certaine pour les pays arabes ! Enfin, ils sont quand même bien excités, ils me taquinent et me bousculent un petit peu. Je leur dis qu’on va aller calmer tout ça en se roulant un petit joint. Alexis m’a fait un don, hier soir après que lui aie remis la douille. Le plus prolixe de mes camarades me répond que je raconte des histoires, que je n’ai rien du tout à leur proposer. Je rigole, lui assure que je sais bien ce que je dis, mais non, il ne veut pas me croire. Je fouille dans mes poches pour confondre cet épigone de Saint-Thomas. Je ne trouve rien. Pendant que je regarde autour, mes acolytes me brocardent comme quoi je me suis moqué d’eux. C’est seulement à ce moment que je comprends à qui j’ai à faire. Je regarde de travers le plus baraqué de mes camarades, qui m’avait donné quelques coups d’épaules et qui à user avec dextérité de cette ruse pour fouiller mes poches. Les trois sont très proches de moi, ils élèvent artificiellement la voix, m’accusant de tenir de fausses promesses. D’un geste vif, je les repousse et en traversant la rue pour rejoindre un terrain de boules animé, je les exhorte, toujours en espagnol s’il vous plaît, de me laisser, que c’est assez !

A nouveau, me voici en train d’écumer et de réciter une liste de noms d’oiseaux. Ne perdant pas de l’œil les Espagnols qui m’attendent plus loin, je demande avec véhémence aux boulistes s’ils connaissent un camp pour les gens du voyage, où je vais aller trouver du renfort pour foutre une putain de décalottée aux Ibères ! On me répond négligemment et on va jouer un peu plus loin. De toute manière, je pense déjà à une solution plus sérieuse pour me sortir de l’embarras. Je retraverse la rue prestement jusqu’à un camion snack. Les Espagnols réagissent tout aussi rapidement et me filent le train. Ils s’arrêtent à une courte distance, il y a un peu de monde en train de faire la queue pour se restaurer. J’attends là un moment, ils ne bougent pas, je les vois comploter. Il est tard, le snack va fermer. Il n’a pas le téléphone et moi non plus. Je demande au patron de m’indiquer le commissariat. Il me répond qu’il y en a un au bout de la rue qui fait l’angle plus loin. A 200 mètres selon lui.

Ça va aller, il ne peut rien m’arriver de grave sur une aussi courte distance. Je m’élance à petites foulées, emportant dans mon sillage mes poursuivants. Arrivé dans la fameuse rue qui fait l’angle, je me retrouve sur une longue avenue absolument déserte. 200 mètres ! Mais qu'il est con ce type ! De ce que me laisse entrevoir la pénombre, j’ai au moins 800 mètres de sordide couloir à avaler. J’accélère le pas. Les Espagnols passent l’angle et redoublent d’efforts, ravis par ce décor propice à leur projet. On court, on court. J’entends se rapprocher dangereusement leurs doucereuses invitations à m’arrêter. A mi-parcours, j’appuie sur un ressort psychologique dont je ne me savais pas équipé et j’enclenche la surmultipliée. Je cours comme un dératé, je cours sans oxygène. Sans muscles, sans tendons, ce sont les nerfs qui sont reliés directement aux os. Je bats le record du monde du 400 mètres des paumés.


Je déboule sur une place. A bout de souffle, je finis par déchiffrer l’enseigne du poste de police. Je ralentis le pas jusque là, il n’y a plus personne derrière moi. Je rentre quand même. L’alcool, cette course, l’adrénaline de la peur m’ont détraqué l’estomac ; je suis à deux doigts de poser une peau sur le comptoir de l’accueil. C’est que moi, je ne suis pas du genre à apprécier des petits joggings pour se maintenir en forme. Moi, je boxe dans la catégorie de ceux qui s’enfilent un paquet et demi de cibiches tous les jours.

Je déballe les derniers événements de ma soirée aux pandores de garde. Je suis pourchassé, pour une fois, j’ai besoin de leur protection. Je suis ivre, ils ne me prennent pas au sérieux. A la place, ils entament une sorte d’interrogatoire informel. Vos papiers et compagnie. Mais monsieur, je ne les ai pas mes papiers et au final, c’est bien là le problème !

Les flics ne me lâchent pas. De tout évidence, j’avais à peine franchi leur porte qu’ils avaient déjà tamponné « suspect » sur ma face. Maintenant cette histoire qui dépasse tous les commissaire Moulin dont ils ont pu nourrir leurs cerveaux ! Ils n’ont plus en tête que de me faire avouer ! Après m’avoir demandé de vider mes poches, les bougres ont habilement réussi à me subtiliser mon téléphone. Maintenant, ils s’en servent pour appeler mon père car ils me croient mineur et en fugue ! Ils lui racontent qu’ils ont devant eux un jeune homme dans un état déplorable, que c’est pas bien quand on est parent de laisser faire des choses pareilles et qu’il ferait bien de venir me chercher parce qu’à vrai dire, on ne sait pas quel danger je représente pour moi ou l’ordre des citadins.

Après cela, ils me permettent tout de même de lui parler. Cette fois, à part ceux que la morale réprouve, je lui raconte mes ennuis de la semaine. Il se contente de me répondre qu’il part et qu’il sera là dans les deux heures et demi. Saisi au milieu de son sommeil, quel genre de discours aurait-il pu faire après de telles nouvelles ? Mais son manque de loquacité m’inquiète, il est de ceux qui ont des colères froides. Mon père qui se fout à peu près de tout si ce n’est des apparences va sûrement rigoler moyennement de s’être fait remonter les bretelles par un con de flic et de venir chercher son fils au commissariat.

Anxieusement, je pars m’asseoir sur une chaise dans l’entrée, on surveille du coin de l’œil si je ne prends pas le chemin de la sortie. Je réclame mon téléphone mais ces enfoirés refusent. Ils ajoutent que j’ai intérêt à fermer ma gueule maintenant et à ne plus bouger si je ne veux pas finir en cellule de dégrisement. C’est officieux, je suis en garde à vue !

Je suis outré, après le défilé de tous les autres imbéciles cette semaine, ces salauds m’ont mis à bout. Il faut que ça sorte, il faut que j’écrive. J’ai un stylo sur moi. Dans les présentoirs à portée de main, je me donne le droit d’attraper des prospectus stupides sur la protection civile et sur la carrière qu’on peut réaliser en s’engageant chez ces abrutis. Je me mets à écrire en long, en travers, dans le peu d’espace blanc qu’offrent les dépliants, sous la surveillance agacée des agents.


Nuit dété, nuit tranquille.

Pas un chat, les rues sont vides.

Pas de papiers, de logis, de voiture, de cigarettes.

Tout perdu dans la marche sévère et glaciaire.

Poste de police, attente de la tempête.

La nuit nest pas finie, le matin sera frais.


Je suis Français et je vis la clandestinité depuis tous les jours.

A chaque bout de route un ennui sest profilé :

Perdu dans la montagne, sans provision et sans téléphone,

Perdu dans Avignon sans amis et sans argent,

Volé à Carpentras, séquestré comme un délinquant.

Je veux quitter le monde des hommes établis, la perversité inquiète.

Je veux quitter ma famille et mes proches.

Ceux qui me tapent avec leurs paroles et me laissent dans la détresse.

Je veux changer de pays, vivre sous des lois moins totalitaires.

Je veux devenir indépendant, libre de mes conquêtes.

Le continent est grand et les frontières ouvertes.

Fuir avec mes dernières énergies, le reste de mon sang et une compagne sereine.


Mon esprit nest toujours pas menotté.

Ma main, agile, défile sans que personne ne puisse lui dicter sa manière de voleter.

Je dédicace ce pamphlet à tous les opprimés :

Romain, Ben, Rachid, Nico, Joce, Gé, Aurel, Emilie, Sandra, Guillaume, Damien, Naomie, Dorotha, Chuck, Val, les enfants qui meurent de lébola au Zaïre, de soif au Mali, de faim à Madagascar, de pauvreté au Bangladesh.

A toutes les filles de lEst qui nont pas choisi dêtre dans la rue.

A tous ceux qui un jour ou lautre se sont retrouvés seuls face au système.

A tous les parias, les marginaux, les miséreux, les handicapés, les malchanceux, les délaissés, les névrosés, les psychotiques, les incompris, les faibles et les inclassables,

Je vous dis : reposez-vous, respirez, car je suis maintenant pour vous aider et pour tout modifier.

Jai choisi à 22 ans de sacrifier mon identité à lhumanité.

Nos ancêtres se sont battus contre les fascismes de toute sorte.

Sur leurs traces, battons-nous pour sauver la liberté de la perversité.

John Lennon, Gandhi, Mandela, Bob Marley, Jean Jaurès, létudiant de la place Tien An Men, les mères de famille en Kabylie, les groupes daction sociale sud-américains, les pères Arméniens ont donné leur foi pour le peuple et la vie.


Lutopie nest pas de vouloir croire. Cest de croire. Croire que tout restera sombre et triste pour 6 milliards de personnes et que ce seront à chaque fois les mêmes qui profiteront de leur petit pouvoir.

Toi, homme, analyse les journaux et comprends que la Terre ne pourra pas toujours être un lieu de sacs et de viols. Qui va venir te délivrer si tu continues à tenterrer ?

Cultive ton inspiration et motive tes compagnons.

Lis et voyage. Parcours et découvre. Ressens et apprends.

Mais ne juge pas. Car peu sont ceux qui ne font que dégénérer sans être eux-mêmes harceler par leurs bourreaux.

Chacun souffre dans son « yellow submarine ».

La société que je vis nest utile quà ceux qui sont les « modèles », les « garants », et quon oppose aux « hors-castes ».


Ma vie à venir est un projet de sentiers fleuris.

Un contournement des Artaban.

Une promesse sans équivoque.


Mon père arrive. Il s’explique à peine avec les policiers. Leur abus de pouvoir ne les amuse plus, ils sont déjà passés à autre chose. On sort. Mon père n’est pas du tout fâché, il était juste un peu inquiet. Il est quatre heures du matin, on est fatigué tous les deux. On décide de dormir dans sa voiture. Comme ça.