Henri

Jour 6 - Faux départ

 

Le matin je pars pour Carpentras, où, selon l’Internet en accès libre à la poste, se trouve le plus proche dépanneur de ma voiture. Je prends un des rares cars qui relie Avignon à Carpentras. L’autocar s’arrête à l’entrée de la ville. Il me faut marcher encore un peu le long de la route principale pour atteindre le garage Boyer. Le patron n’est pas franchement commode, il ne se déride pas du tout quand je lui décris mon aventure de montagnard du dimanche. Mais, insistant de mon côté sur le fait qu’il n’y aura pas besoin de tirer la voiture jusqu’au garage, on finit quand même par s’entendre sur un prix cordial : 80 euros.

Bon. Accompagnés par un de ses ouvriers expérimentés, nous voilà partis tous les trois pour une petite ballade champêtre en remorqueuse ! L’ouvrier, qui conduit, est bien plus sympa. Ce sexagénaire dont le corps montre toutes les marques d’une vie dévouée à un travail manuel me cause un peu, m’interroge avec un ton goguenard sur la manière dont je m’y suis pris pour me retrouver dans cette galère.

Je reconnais mon sentier et mes lacets qui me sont familiers maintenant. Mais l’ambiance tourne au vinaigre quand en posant pied à terre, les mains sur les hanches, mes sauveurs observent ma voiture cent mètres plus bas. Cent mètres, c’est soixante-dix mètres de trop au vu de la longueur du câble de remorquage. Le patron m’engueule presque, parce que quand il me l’avait demandé, je lui avais dit que la voiture n’était pas très éloignée de la route. Je ne m’étais pas rendu compte. C’est vrai qu’elle est putain de loin cette voiture, je n’avais pas encore eu l’occasion de l’observer sous cet angle-là. Le patron maugrée qu’on ne peut même pas redescendre chercher une rallonge pour le câble, ça ne suffirait pas. Dépité, il remonte dans le véhicule, on repart. Je ne vois pas pourquoi il est aussi mécontent, je lui dois quand même le dépannage, il vient de gagner 80 euros sans se fatiguer.

Non, c’est plutôt moi qui tire avec raison une tête de cent pieds de long. Ce que remarque l’employé. Une fois revenus, après que j’aie casqué au bureau du garage, il me prend à part. Il me propose de revenir le lendemain soir après son travail. Il m’aidera à treuiller ma voiture : c’est lui qui a les clés de la remorqueuse, la police l’appelle la nuit pour faire des interventions quand il y a des accidents. Encore un brave type. Il faut juste que j’aille acheter de solides cordes qui nous aideront à atteindre ma charrette. Il me note son adresse, son numéro de téléphone, son nom : Serge. C’était un coup d’épée dans l’eau, mais demain ça ne peut pas rater !

Je prends de nouveau le car. Le morale reste bon : moi je suis fait pour ces moments-là. Quand Yahvé, en personne, pointe son doigt sur moi, pose un ultimatum et déchaîne les éléments. C’est là que resurgit toute ma force de vivre.


Une fois en Avignon, je joins Alexis pour lui demander s’il peut m’amener jusqu’à un magasin de matériaux et de bricolage pour acheter les cordes. Il accepte en rechignant. Il passe me prendre et nous voilà à déambuler dans les rayons à la recherche de cordes bon marché. Elles sont toutes hors de prix ! Je me décide pour deux bobines de 50 mètres de cordes synthétiques, mais j’en ai quand même pour 100 euros. Maintenant, je n’ai plus assez d’argent pour acheter du désinfectant pour lentilles. C’est même si j’ai tout juste assez pour prendre le bus.

Alex me dépose au centre-ville. En le quittant, je lui laisse la douille dérobée hier soir. Il est en extase, je remonte instantanément dans son estime. Il me regarde un petit peu comme un intrigant de l’ombre qui vous apporte son soutien au moment clé dans les films d’espionnage !

Je rentre à l’appart me faire un sandwich avec des courses que j’ai mises de côté auparavant. Après cela, j’attends la nuit pour aller trouver de la compagnie sur la place du Palais des Papes. J’y rencontre de nouveau mes acolytes lyonnais. Mais je passe en les saluant de loin. La brouille d’hier a entaché la manière dont je pourrais communiquer avec eux maintenant… Je préfère m’installer dans un petit groupe de quatre touristes. Ils sont un peu à l’écart car ils sont allemands. Et moi, j’aime bien ce qui est à l’écart alors je me fais une petite place au milieu d’eux.

Ils m’accueillent chaleureusement, contents de voir leur quotidienne compagnie s’enrichir d’un élément nouveau. Ce sont deux couples d'amis. On emprunte rapidement l’anglais et aussi l’espagnol, qui m’est plus naturel, pour ce qui est de l’une des deux filles, une Argentino-allemande. Je plie rapidement sous le charme de celle-ci. Une jolie fille - mais quelle fille n’est pas jolie ? - brune dont les expressions sont toutes taxées d’une infinie gentillesse et de délicatesse. Elle a des origines latino-américaines en plus, alors pourquoi lutter ? Son copain, Markus, est très sympa aussi ! On discute très librement ensemble. Il ne me fait pas une seule fois les gros yeux lorsque je m’adresse à Juliana sans pouvoir m’empêcher de la dévorer du regard. Le deuxième couple est plus réservé.

Sur la place, les gens s’amusent à s’effrayer et font leur propre fiction à partir d’un fait divers. La veille, un homme a été égorgé sur la route qui mène à l’île de la Barthelas. On peut voir aussi un homme curieux passer de groupe en groupe. Il vagabonde apparemment depuis l’Espagne où sa femme l’a quitté. Il sillonne notre pays à sa recherche, une photo à la main. Cet homme a des traits inquiétants, ça doit faire un moment qu’il vit une profonde solitude, il a perdu le manuel du savoir vivre en communauté. Bien plus tard, à l’insu de tous les regards, sauf du mien, il finira par se coucher dans des cartons dans un recoin de l’esplanade.

A un moment, un autre gars vient et s’assoit à côté de moi. Il parle mal anglais, je lui présente rapidement mes hôtes. Et, comme un seul homme, ne voilà-t-il pas qu’il se fend instinctivement d’un « Ah ! Allemands ! Hitler, ja ! Nicht gut… ». Je ne le laisse pas terminer. Oubliant la présence de mes camarades, me focalisant uniquement sur lui et son ordurerie, je lui fais comprendre en quelques phrases bien senties que ces jeunes sont de braves gars qui, comme nous, sont nés bien après tout ça et qu’ils sont déjà assez rongés par la culpabilité comme ça. Mes yeux ont encore envoyé des éclairs. Un ange prend tout son temps pour passer. Le malotru est tout penaud. Mal à l’aise, il ne tarde pas à se lever pour rejoindre un autre groupe. Moi, je redresse la tête sur mes camarades d’outre-Rhin, je suis assez gêné par l’outrage à la tradition  morale supérieure de l’accueil qu’a produite mon compatriote. Je m’excuse pour lui rapidement. Mais c’est inutile, je vois dans les yeux brillants des quatre germains, que ma défense gratuite et passionnée a eu son effet.

Cet épisode détend l’atmosphère de plus belle pour le reste de la soirée. Je passe un très bon moment avec les Allemands. On partage la manière dont sont perçues nos pays respectifs dans les médias et la société de l’autre. On rigole sur la sobriété de ces clichés. On argumente sur les idées progressistes à mettre en place pour changer le monde. Et finalement vient l’heure où il est plus que raisonnable de se quitter. J’échange mon mail avec Markus. Et Juliana, qui a remarqué le vilain ruban de plastique dont je me sers pour attacher mes cheveux, m’offre une espèce de lacet aux couleurs de la Jamaïque pour le remplacer. Ça, c’est un vrai objet souvenir.