Henri

Jour 5 - La cour des miracles

 

Il est 6H00. Alexis finit de s’habiller dans le salon. Je me lève aussi, l’arrachacha qui est toujours collée dans mes veines me coupe l’envie de dormir, bien que je n’en ai plus pris depuis trois jours. Pour tenir ce rythme de labeur, Alexis se roule un gros joint. Mon accointance à moi me pousse plutôt à me servir un Ricard. Ça anesthésiera la gueule de bois.

Je file dans la campagne tout autour pour une belle promenade. Je m’arrête un long moment face à un cheval. Alexis m’a raconté que ces animaux, malgré leur noblesse apparente, sont en fait plus cons que ne peut l’être une vache. Il faut les manier avec prudence car ils ont souvent des réactions brusques sans raison. Alors je fixe longtemps mon regard dans celui de l’animal pour me convaincre de ce vide intérieur. J’aime bien faire ça. Quand vous les fixez, il y a des espèces d’animaux qui vous fixent en retour, sans ciller, sans se fatiguer. On se demande pourquoi ils ne détournent pas le regard. Moi en tout cas, ça me permet de sonder l’absurdité de la vie sur Terre à travers le rachitisme de l’âme qu’on voit luire dans l’orbite de nos petits compagnons.

Quand je reviens au quartier général, tout le monde est réveillé. Après le petit-déjeuner, je m’étonne de ne pas voir Alban allumer de cigarettes. Il me dit qu’il a arrêté de fumer. Du tabac s’entend. Il m’avoue même que ça vient de mon intervention il y a de ça des années quand je lui avais fait la démonstration de toute la stupidité de cet acte. A l’époque, je ne fumais moi-même que du haschisch et j’étais encore suffisamment peu intoxiqué par la nicotine pour accompagner les gestes à la parole. En fait, je ne commençai à fumer que plus tard, lorsque j’arrêtai une première fois le haschisch.

Ça m’étonne franchement que quelqu’un ait pu suivre mes conseils. Je suis jeune, mais ma vie n’est déjà qu’un fatras de ratés. Ça me réconforte de savoir que j’aie eu une bonne influence sur Alban.

A midi, Alexis me dépose en Avignon où j’ai rendez-vous avec Farid pour l’argent. Lui et les autres se font un resto. Je suis sans le sou, je ne peux pas les accompagner. Pour avoir la conscience tranquille, ils s’assurent plusieurs fois de savoir si ça ne m’embête pas. Moi qui suis plongé dans d’autres réalités depuis mon premier jour ici, ça ne m’embête franchement pas. Mais quand même, ça fout un sacré blanc quand ils arrivent à leur table et que je les quitte pour dégoter mes propres moyens de subsistance. Alexis ne réagit pas normalement depuis le début : il ne répond pas au téléphone, il me laisse en rade de fric, je ne le vois quasiment pas… C’est sa meuf qui doit lui monter la tête. Mais bon, comme j’ai dit, ça ne me gêne pas. A force de voir passer des voitures sans me prendre, de me faire chasser des boutiques et des officines, je n’attends plus rien de cet univers qui a fermé ses portes car il a tout ce dont il a besoin ; je suis en mode paria. Quelque part, je me foutrais presque de la voiture et de tous mes déboires. J’ai les yeux ouverts sur un monde de sueur au goût de charbon. J’ai compris que l’éthique du monde dont je viens est une chimère car elle fait fi d’une partie de ses fils. Enfin je vais quand même tenter de me démerder. Je pars à pied jusqu’à une sortie d’autoroute aux abords de la ville retrouver Farid.


Le jeune cousin de ma mère porte un prénom arabe tout comme son frère Rachid. Mais pas leur père Mickey. Lui a gagné son prénom auprès de son daron, mon arrière-grand-père, Achour Bel Kebir. Ce bisaïeul a quitté l’Algérie durant les années folles. Il épousa une jeune gitane de la banlieue parisienne. Harki lors de la guerre d’Algérie, il renia tout de son pays. Il n’en parlait jamais. On n’a jamais su ce qui poussait cette haine, quelle sombre histoire lui fit quitter sa terre natale, pourquoi quand ses cousins algériens venaient le visiter, il leur interdisait de parler arabe « car en France on parle français », pourquoi il donna des prénoms français à ses six enfants. Mickey, lui seul dans cette moitié gitane de mon ascendance, n’a pas voulu oublier. Il a rendu hommage à son père et à sa famille au-delà de la mer.

Mais Farid Bel Kebir n’a pas le type arabe. Sa peau mate de manouche, l’accent chantant apporté par les années passées dans le sud, Farid a tout à fait l’air provençal. C’est pour ça d’ailleurs qu’il en profite pour se faire appeler Jérôme, rompant la chaîne mémorielle de son arbre généalogique. Il est presque mon cousin germain et on ne se ressemble pas du tout, moi qui suis d’un blanc translucide ! On échange quelques nouvelles de nos familles respectives, Farid prend le ton d’un grand frère pour me dire de faire attention à moi et me tend 200 euros.


De retour en ville, il est déjà tard, les opticiens sont fermés. Tant pis, je passerai une nuit de plus avec mes lentilles sur les yeux. Et dire qu’on n’est pas censé les garder plus de douze heures… Je rejoins la place du Palais des Papes, grande esplanade où viennent traîner les jeunes désabusés. Je ne me suis pas trompé, je tombe sur tout un attroupement de personnes qui ne se connaissent pas mais se sont armés en psychotropes pour outrepasser la nuit.

Je discute en premier lieu avec un mec à l’esprit poétique. Enfin, on est tous un peu poète, nous qui sommes là, assis en tailleur sur la pierre. Non, ce que je voulais dire par là, c’est que celui-ci n’est pas loin d’avoir décroché. Il ne parle pas de son passé proche mais je ne serais pas étonné s’il venait tout juste de sortir de l’asile. Il me raconte avec un cœur énorme comment il a rencontré le dieu ressuscité, comment ce dernier lui parle à l’intérieur, comment il l’instruit. J’ai connu ça moi aussi à une période de ma vie et tout le lot de dévotion dont font preuve les convertis. Et puis un jour, alors que je me ramassais tuiles sur tuiles, où l’argument comme quoi c’est pour mieux endurcir notre foi ne fonctionna plus, je compris que la Révélation, la « voix de chutes d’eau » que j’entendais positivement, cette parole qui nous berce dans une étreinte si entière que personne ne saura jamais nous en donner une de pareille, n’était que ma petite voix intérieure. Et c’est déjà pas mal comme ça. J’ai envie de secouer ce type black en face de moi, lui faire comprendre qu’il aime beaucoup plus Dieu que Dieu ne l’aime. Et que, comme dans toutes les histoires d’amour, plus il poursuivra dans cette voie, plus le déchirement sera violent le jour où ses yeux se décilleront.

Mais je ne lui en souffle mot. Je sais bien que c’est un chemin qu’on ne peut que soi-même arpenter. Moi, j’étais prêt à répudier ma famille quand celle-ci a tenté, patiemment, de me faire réaliser mon endoctrinement. Je ne l’écoute donc que d’une oreille. Surtout que mon attention est toute retenue par la pipe à eau à côté de moi. Et en particulier la douille sur la pipe, que je dérobe à un moment où tout le monde est absorbé par autre chose. Je m’éloigne de mon forfait et rejoins un groupe de trois copains.

Ils habitent tous les trois à Lyon, comme moi. L’un deux, Hung, est un métis vietnamien par sa mère. Ah les mères ! Elles nous amènent à nous lancer inconsciemment dans de ces projets ! Lui, il veut créer une association humanitaire pour ouvrir des écoles au Vietnam. Et ses deux collègues se sont accrochés à son rêve. Ils ont déjà entamé des démarches administratives. Ils ne leur manquent plus que beaucoup d’argent !

C’est là que je trouve le moyen outrancier de me mettre en avant. Je commence à expliquer à mes nouveaux camarades comment je peux solutionner leur problème de liquidité. Mais je suis coupé dans mon élan par la scène que nous fait le propriétaire de la pipe à eau, qui au moment de vouloir s’en servir, se rend compte qu’un vol l’a rendue inopérante. Il cherche autour en vain le petit objet de métal et se met sérieusement en colère, révolté à l’idée que quelqu’un ait pu profaner cet intercesseur, ce bang qui rapproche du sacré. Une douille ça n’est vraiment pas grand-chose et on en fabrique une aisément à partir du marqueur noir qu’on possède tous chez nous. C’est pour vous dire que cet objet a plongé profondément ces racines à l’intérieur du cœur de notre ami malchanceux. J’entends souvent parler de drogue douce concernant le haschisch. C’est vraiment un discours arbitraire quand on le jauge aux effets que produit la pipe à eau sur les gens. Cette manière de l’ingérer induit une violence comparable à celle de maintes autres drogues toxiques. Tant sur le plan psychologique que sur le plan physique. Je ne connais pas un « tireur de bang » qui ne soit pas pris tous les jours par des quintes de toux et qui parfois ne recrache des glaires noires dues à la pâte carbonisée qui se dépose à haute température sur ses alvéoles pulmonaires. Pour en revenir à mon récit, le jeune désappointé se met à mesurer tout le monde du regard. Il s’arrête particulièrement sur ma personne, qu’auparavant on a pu voir un bon moment sur la scène du crime. Je vois dans ses yeux qu’il sait... Mais apparemment, il ne voit pas dans les miens que je sais qu’il sait. Un reste de doute l’empêche de proférer des accusations. Toute notre compagnie s’accorde à dire que c’est sûrement une des nombreuses personnes qui est passée ce soir qui sera repartie avec. On en reste là et notre homme rentrera chez lui sous peu, blessé à jamais par une aussi basse rapinerie et pour assouvir sa dépendance avec le matériel dont il doit disposer à domicile.

Je me retourne donc vers mes trois compères. Avec beaucoup de sérieux, assurant avec forfanterie ma qualité d’étudiant en électronique, je me pavane sur ma capacité à fabriquer une fausse carte bleue. L’accès au laboratoire de semi-conducteurs de mon école, le schéma du circuit disponible sur certains sites Internet pirates, j’affirme que dès mon retour sur Lyon, je serai en mesure de leur fournir une carte qui permettra de retirer des espèces à volonté ! Je déballe l’histoire tellement bien que je finis par y croire moi-même. Mon auditoire a à peine le temps de s’échanger quelques regards dubitatifs que leurs yeux se mettent instantanément à briller. C’est avec un peu de malice que je les écoute alors fantasmer sur tout ce que leur permettrait d’obtenir mon hypothétique bricolage, eux qui précédemment parlait de ne soulager l’humanité que de ses maux !

Nos badinages continuent sur ce train encore longtemps. On est maintenant les derniers occupants de la place. Excepté le jeune gitan qui vient de nous rejoindre. Il n’est pas du coin lui non plus. Il accompagne son oncle pour faire les marchés dans la région cet été. Pour lui, pas question de s’asseoir à même le sol, on n’a pas la même culture naturaliste. Il se tient debout en bas de l’escalier sur lequel on a pris place. Le rehaussement de virilité amené par son attitude fait que je me lève également. Et, excité par l’appui silencieux de ce quasi compatriote nourri par les pétages de plomb fréquents chez les gitans, je laisse éclater à mon tour ma véhémence provoquée par le manque de stupéfiant. Depuis le début de la soirée, les bières et les joints tournent en vase clos. M’étant ramené avec seulement « ma bite et mon couteau », on ne m’a jeté que quelques miettes. Et ce cinéma qui consiste à faire tourner le joint de manière à ce qu’il m’arrive en dernier, quasiment consumé, s’est poursuivi alors que ça fait plusieurs heures qu’on a sympathisé. Maintenant, c’en est trop. Je m’enflamme avec excès comme le font sans prévenir les faux calmes. Mes braves Lyonnais subissent un déluge d’injures et de menaces physiques ayant pour objet principalement l’idée que derrière leur façade humaniste, ils sont incapables de partage quand l’occasion s’en présente. Je leur fais front plusieurs marches en dessous d’eux, ce qui fait que, même assis, ils me dépassent d’une tête. Une réaction normale aurait été qu’ils se lèvent et m’en calent une pour me faire comprendre que mes bravades sont un peu ridicules à trois contre un. Mais non, la crispation de mes muscles et mes yeux exorbités témoignent d’une telle révolte qu’ils se murent dans la peur et me tendent un cul de joint pathétique. J’extirpe les deux lattes qu’il reste à ce bédo, confirmant ce que je disais.

Après une frasque comme celle-là, je n’ai plus qu’à rentrer me coucher dans mon studio douillet. Je peux jeter les coordonnées de mes nouveaux anciens amis…

 

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