Henri

Jour 4 - Money money

 

Une nouvelle journée commence, me revoici dans les rues d’Avignon.

Réellement gosse de bourges, la queue entre les jambes, j’appelle mes parents pour savoir s’ils ne peuvent pas me mandater un peu d’argent. Je les rassure un maximum, ne dis pas le quart de ce qui m’est arrivé. En gros, je leur vends un joli bonbon où tout va bien, je n’ai perdu que mon larfeuille et surtout pas un mot sur la voiture ! Ma mère va s’occuper de m’envoyer un mandat à la poste. En attendant, je pars faire une déclaration de perte à la police, ils devraient me fournir des papiers temporaires attestant de mon identité. En fait, ces jean-foutre, en lançant des brimades comme à leur habitude, me donnent un papier très vulgaire qui n’atteste de rien du tout. Il y a mon nom marqué dessus et leur tampon, mais ils insistent sur le fait que personne ne recevra ça comme une pièce d’identité.

Ça démarre mal. Ma mère me rappelle pour me donner le numéro de sécurité du mandat. Mais à la poste, il n’y a rien à faire. Malgré le numéro, le papier temporaire et ma mère au bout du fil se démenant pour son fils, le guichetier ne veut rien entendre. Le mandat passe à l’as. C’est chaud, mais pour calmer le jeu, je mens à ma mère en disant qu’Alexis me prête un peu d’argent le temps de voir venir. En fait, Alexis ne s’est en rien proposé. Je ne le souhaite pas d’ailleurs, pour éviter de trop tirer sur la corde.

Ma mère qui a toujours des idées farfelues pour se débrouiller dans les ennuis en trouve cette fois-ci une bonne. Elle me donne le téléphone de son cousin Farid, garagiste à Montélimar. Je pourrai lui emprunter une somme d’argent que mes parents lui rembourseront plus tard. J’appelle Farid et nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain. Ouf ! J’aurai l’argent pour acheter les services d’un dépanneur.


En attendant la terre continue de tourner et mon ventre de gargouiller. Tous les placards sont vides chez Alex. Je pars dans une supérette faire mes courses… La technique est sophistiquée : vous vous munissez d’un sachet en plastique dont vous faites passer les anses autour d’un de vos bras. Vous remontez le sac jusqu’à votre épaule et vous enfilez votre veste par-dessus. Il faut laisser un ou deux boutons de la veste déboutonnés pour pouvoir accéder aisément au sac mais sans que l’on puisse le voir. Ensuite vous rentrez dans le magasin et repérez les différentes caméras de surveillance et les agents de sécurité. Différents moyens existent pour occulter aux clients les caméras mais comme on dit, à malin, malin et demi ! Un peu d’expérience vous permettra de reconnaître rapidement le système qui a cours dans votre épicerie de quartier. Enfin, avec négligence, prenez un article qui vous intéresse dans les rayons et une fois à un croisement qui n’est plus dans le champ des caméras et que les ménagères qui rodent en poussant leurs caddies vous ont dépassé, mettez l’article dans votre sac. Répétez l’opération jusqu’à ce que vous commenciez à ressembler à un père noël bedonnant et sortez du magasin en payant un ou deux articles à bas prix pour justifier auprès du personnel le temps que vous avez passé là.

N’ayant vraiment pas un radis, je saute cette dernière étape. Ça ne gène en rien l’opération et quelques minutes plus tard, me voici sur un banc en train de déjeuner d’un savoureux foi gras avec des toasts arrosé, ne me croyez pas si vous voulez, d’un riesling débouché avec mon tire-bouchon fraîchement acquis !

Une fois engraissé de la sorte, je m’enquiers d’apporter une solution à une autre gêne : je n’ai plus de liquide pour nettoyer mes verres de contact, ce qui fait que je n’ai pas pu les retirer la nuit dernière. Je pousse la porte d’une opticienne et mendie carrément un petit échantillon de liquide pour lentilles comme ils en ont des litres entiers en arrière-boutique. La rapace me répond sur un ton qui montera graduellement au fil de notre conversation qu’elle n’en a pas, qu’il faudrait qu’elle dépareille un lot de bouteilles vendu avec échantillon. Je lui fais savoir que je n’y crois pas une seconde, elle a bien 30ml de produit quelque part. Non ? Eh bien, pour quelqu’un de lié aux professions médicales, elle peut se féliciter de me laisser dans la panade. Je lui lance encore des « c’est du propre ! » et nous nous quittons là-dessus, elle, à deux pas de son téléphone, prête à composer le 17 et moi, à deux doigts de me servir tout seul ! Mais je ne le fais pas. Je la comprends, elle est entièrement dans son droit. Non, ce qui m’a un peu échauffé, c’est son regard et son ton. Elle me traite comme si un chien errant était rentré dans sa boutique et qu’il faille le chasser avec un vieux balai en paille. Après que je lui aie expliqué que je n’avais pas d’argent, elle ne m’a plus regardé une seconde d’égal à égal. Pour elle, je suis de la même espèce que ceux qu’elle voit dans son poste de télé mourir d’un tremblement de terre dans un pays pauvre et lointain.

Une fois sorti, je n’ai pas le temps de ronchonner sur mon problème ophtalmologique à venir, je suis diverti par le tableau d’un gars désespéré en train de faire un début d’esclandre dans la rue. Je me rapproche un peu et je l’observe discrètement. Je ferais un bon flic. Ou les flics feraient de bons voyous, c’est selon ! Après tout, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Parmi les caractères despotiques, c’est juste qu’il y en a qui ont assez de souplesse pour supporter la discipline et dégoter ainsi la sûreté de l’emploi.

Le gars est mal en point, il a l’air d’être un alcoolique en train de faire une crise de manque. Il a le visage brûlé par le soleil, ça doit être un vagabond qui se traîne depuis plusieurs jours dehors. Il harangue les gens, les insultant en baragouinant de manière incompréhensible et le type, qui est plutôt mastoc, fait de grands moulinets autour des passants, qui s’empressent de l’éviter. Son commerce ne va pas durer encore longtemps.

Pas trop sûr du bien-fondé de mon intention, je me dirige vers lui pour le raisonner et calmer son insoutenable douleur. Une fois que je l’accoste, il arrête son remue-ménage aussitôt. C’était peut-être déjà ça dont il avait besoin, que quelqu’un lui parle et le regarde dans les yeux. Je ne le laisse pas trop déballer son histoire parce que je saisis rapidement qu’il est complètement hors de raison et que ça ne nous mènera nulle part. En usant de sa corde paranoïaque, je lui fais plutôt comprendre que les condés vont finir par se ramener et qu’ils vont le foutre dans un hôpital psychiatrique où là, il sera trop tard pour regretter. Je lui dis qu’il ferait mieux de changer de quartier et de se caler à l’ombre une heure ou deux, le temps de voir venir. Le type est d’accord. Il me donne une tape sur l’épaule et s’en va, la tête basse, sûrement en train de continuer la lutte à l’intérieur.

Ouais, l’hôpital psychiatrique, ce n’était peut-être pas une mauvaise idée finalement. J’aidai à ce qu’on y envoie mon ami d’enfance quand celui-ci à ses dix-huit ans bascula d’un claquement de doigt dans la schizophrénie…


Alex vient me chercher pour qu’on passe la soirée ensemble à Cavaillon. Il me présente à sa Juliette, qui se nomme Vanessa en fait. Celle-ci me tire la tronche d’entrée de jeu. Elle est très possessive je crois, et elle me voit arriver là sur ses terres. Je pense qu’elle ne voudrait pas que je m’incruste trop, lui vampirisant le peu de temps libre de son grand balourd.

Ensuite, Alex me montre les installations de son centre d’équitation et les bêtes que ses clients laissent là pour qu’il s’en occupe. Il a des chevaux à lui aussi. Avec Vanessa, ils ont dû emprunter pour avoir tout ça. Au cours de la visite, Alex me décrit chaque tâche qu’il faut réaliser pour que tout soit en ordre. C’est impressionnant, les chevaux réclament beaucoup de soin. Et c’est tous les jours. Il me sèche lorsqu’il me raconte qu’il ne s’arrête que deux fois par an, un ancien patron chez qui il travaillait comme écuyer le remplaçant pour Noël et Nouvel An.

Revenu à l’intérieur, la conversation dévie de mes études scientifiques actuelles vers une glose fumeuse sur la physique moderne. Il me prend de conter à mes hôtes la fabuleuse théorie quantique. Celle-ci affirme, et en toute vraisemblance avec raison, que les choses ne sont pas déterminées, qu’au sein des explications physiques mêmes, il faut faire intervenir le hasard. Ainsi les atomes ne sont pas des petites boules collées les unes aux autres. Cette représentation sphérique n’est là que pour aider le pékin. En fait la forme des atomes est complètement aléatoire et fluctue sans cesse. La forme d’un atome est déterminée par les électrons lancés comme des bolides à sa périphérie. Or la position d’un électron n’est jamais connue à coup sûr. On ne peut donner qu’une probabilité de trouver cet électron dans un volume déterminé. Pour être sûr à 100% de trouver l’électron, il faut considérer l’univers tout entier. En effet, il existe toujours une infinitésimale chance de voir l’électron partir en carafe et se retrouver à l’autre bout de notre galaxie ! Ça veut dire, si cette probabilité se répétait plusieurs fois, qu’on pourrait tout d’un coup voir par exemple notre main se désintégrer aux quatre coins de l’univers. Ou alors en orientant le flux de ces électrons, on pourrait imaginer disparaître et réapparaître à des années-lumière de là. Voilà. Sans trop y croire moi-même, j’explique qu’il n’est pas tout à fait impossible qu’un jour on invente la télétransportation.

Putain, je plane un max ces derniers temps. Mon anecdote laisse le sourcil d’Alexis perplexe. Pourtant, dans notre jeunesse, on est déjà parti tous les deux à la conquête d’autres sommets ! Cela ne vous parlera peut-être pas, mais chaque week-end était pour nous l’occasion d’ouvrir une compétition de pipe à eau où, à l’instar du saut en hauteur, après un long échauffement par paliers, c’était à celui qui arriverait à tomber en une fois la plus grosse dose de haschisch.

Avant le repas, on part récupérer à la gare les frangins d’Alexis venus passés un moment au soleil. Ces deux-là font la paire, d’ailleurs ils sont jumeaux ! Alban et Clément forment une sorte de duo comique amateur. Ils n’arrêtent jamais. A partir d’un rien, ils se lancent dans des imitations de personnages qu’ils ne connaissent qu’eux-mêmes et qu’ils ont peaufiné le long d’une enfance passée côte à côte. A leur arrivée, Alexis fait savoir que, plutôt que de recevoir ces trublions dont il est l’une des sources principales d’amicale moquerie, il est surtout ravi de réceptionner le colis que lui ont préparé ses petits frères. 250 grammes de shit, voilà qui va détendre mon camarade qui était en plan jusqu’alors.

La soirée se poursuit ainsi dans les vapeurs et les fous rires sur les profs de notre ancien bahut. Chacun y allant un peu plus fort dans le récit de ses impertinences envers cette fonction publique ; et il y a des gros clients ! Alexis trône dans cette cérémonie païenne. Comme d’habitude, on est tous en admiration devant sa désinvolture et le manque de calcul dans son comportement. Alexis n’attend absolument rien de ce que l’intelligentsia a à vendre. C’est pour ça que, sans compromis, il peut exprimer entièrement sa nature.

Seule ombre dans son humeur ce soir, il n’a plus de douille pour son bang (c’est-à-dire qu’il a perdu le petit réceptacle où on place le haschisch sur une pipe à eau). Il aura beau continuer à boire et fumer comme un damné, il sait qu’il n’arrivera jamais à atteindre cet état de défonce totale qu’apporte cet instrument. Mais ça n’empêchera pas tout le monde de sombrer comme une masse dans le sommeil, moi installé sur le canapé du salon, au milieu d’un désordre de cadavres de bouteilles et de cendriers pleins.

 

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