Henri

Jour 3 - Appel perdu et retrouvé

 

Je me lève un peu cassé. Je profite de l’évier de ma suite à l’hôtel Les mille chasses pour me nettoyer le haut du corps à l’eau froide et réajuster mes cheveux en une queue de cheval avec le ruban en plastique volé hier. Je cache la pauvreté de cet expédient en enfilant à l’intérieur de mon T-shirt le bout du cordon qui pend.

Je sors me réchauffer un moment sur la place au soleil du matin. Il y a déjà pas mal de monde qui s’agite, le clocher de l’église sonne neuf heures. Je n’ai pas de temps à perdre, il faut que je remonte jusqu’à ma tente, que je retrouve mon portefeuille et que je redescende dans une quincaillerie avec mon sac. Vu le temps perdu à faire du stop, je me renseigne sur la possibilité d’emprunter un vélo. On m’indique un endroit à la sortie de la ville où un vendeur de vélos propose ce genre de service pour les touristes. Je m’y rends, c’est sur ma route de toute manière. En présentant mon visage le plus angélique et mon vocabulaire le plus choisi pour contrebalancer avec l’allure du hère qui a dormi dehors la nuit passée, j’essaie de négocier avec le patron pour louer un vélo et venir le payer rapidement dans la matinée. Je n’ai pas le moindre objet à lui laisser en gage, alors évidemment ça ne fonctionne pas.

Je me retrouve à marcher sur la route m’arrêtant de temps en temps pour faire du stop quand une voiture passe. Je me fais dépasser par plusieurs cyclistes, ça me fout les boules. Et puis un minibus s’arrête. A l’intérieur un père de famille allemand me dit de monter dans un anglais approximatif. Je prends place à l’arrière avec ses deux gamins sur deux banquettes qui se font face. Tout ce petit monde a des élans assez beatniks, ils chantent et dégoisent copieusement. De mon côté je profite du spectacle, je ne comprends rien ! Une fois au sommet du mont Ventoux, je les quitte presque à regret. Le geste de cet homme a été tellement gratuit. Il n’y a mis aucune sympathie exagérée, il l’a fait parce qu’il fallait le faire. Et maintenant, il repart vers autre chose, sans s’encombrer plus que ça.


Je retrouve ma tente du premier coup. Bon Dieu, qu’est-ce que je pouvais bien avoir en tête hier soir ! J’ai l’esprit un peu plus clair aujourd’hui. Sûrement que le sport de la nuit dernière m’a fait éliminer les mauvaises toxines instillées dernièrement dans mon sang. En retournant près de la voiture, je me dis que je suis un fieffé imbécile si je compte défricher la forêt pour m’en sortir ! Il y a de véritables murs d’arbres matures à certains endroits et en sus plusieurs fossés dangereux !

Dans la tente aucune trace de mon portefeuille. Merde ! De toute manière, je le garde toujours sur moi, dans ma poche arrière. Si je l’ai perdu, c’est qu’il est tombé. Ça c’est sûrement produit dans la forêt, peut-être qu’il a glissé de ma poche quand j’ai escaladé le rail de sécurité. Par contre, je retrouve mon téléphone et, gloire aux plus hauts des cieux, Alexis a laissé un message ! J’apprends dans ce dernier qu’il avait laissé son portable débranché ces derniers jours…

Je le rappelle. Je n’ai presque plus de batterie, alors je lui fais un bref descriptif de mon état d’urgence et après lui avoir laissé le temps de rire de tout son plein, nous convenons de ce qu’il vienne me chercher ce soir à Bédoin après son travail. Rasséréné, je dilapide mes dernières ressources alimentaires, m’empiffrant de poires et de saucisson. Ah les plaisirs simples, je vous jure, on touche au sublime !

Il me reste pas mal de temps à écouler jusqu’à ce soir. Je m’ennuie. Et si je passais quelques coups de fil, maintenant que je peux rigoler de ma situation. Je crapahute jusqu’au chalet restaurant pour y tenter ma chance et recharger gracieusement mon téléphone – je n’hésite plus et choisis le parti pris de l’opportunisme !

Un couple de tenanciers m’accueille d’un air amusé. Ils ont remarqué mes allées et venues depuis leurs carreaux. Ils n’ont aucun mal à me croire dans la galère et acceptent que je leur pompe un peu de jus. Là, sous leur œil intrigué, je déballe un matériel électrique digne d’un savant fou. Mon chargeur de téléphone est en fait issu de l’abominable accouplement entre un adaptateur malgache et des points de soudure de mon cru pour l’accorder aux prises françaises. Ne m’en demandez pas plus ! Il n’y a personne dans le restaurant. Pour passer le temps durant la charge, je cause un peu de mes aléas aux propriétaires. L’homme m’inquiète un peu quand il me dit que pour dégager un véhicule tombé dans la montagne, il faut faire venir un hélicoptère spécial, équipé d’un treuil surpuissant. Enfin, je n’en suis pas encore là, je pourrai faire tirer la voiture depuis le sentier par une remorqueuse.

Une fois mon téléphone repu, je retourne dans mes pénates passer un coup de fil. J’appelle Amandine. C’est une fille que j’ai rencontrée il y a peu, elle fait partie de la bande de copains que j'ai intégrée dans le village de mes parents. Elle porte les cheveux courts, avec des petites mèches prises dans du gel. Elle a un petit nez pointu et des yeux noisette qui lancent des éclats de perspicacité. Ses joues sont un peu rondes, une vraie bouille de hérisson ! Elle est étudiante aux Beaux-Arts, ça lui donne le genre un peu snob de survoler la banalité. Mon histoire ne peut que la divertir. En fait, je passe la première partie de la conversation à lui remémorer qui je suis ! Ensuite la narration colorée de mes exploits la laisse de bois. Je finis par comprendre que sa distance insiste sur le peu d’effet qu'a laissé notre seule rencontre. J’avais été étrangement et exagérément timide et peu entreprenant. Ah si les types durs et sûrs d’eux pouvaient ne pas avoir la préférence de ces dames ! Je la laisse donc là, franchement déçu.

Il me reste plusieurs heures à tuer. Je prépare mon sac avec des fringues et les quelques bidules que je traîne. Je ferme ma voiture à clef. Pas que j’aie peur de me la faire voler ! mais j’imagine plutôt bien que ça amuserait beaucoup un con de passage de pisser dedans, histoire de vérifier l’adage « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». Je descends jusqu’au village où je trouverai sûrement plus de divertissements. Il doit y avoir 8, 9 kilomètres jusqu’à Bédoin. En descente, ça va bien. De toute manière, je ne suis pas pressé.

Je passe à nouveau par la forêt. Ça me laissera une occasion d’enquêter sur la disparition de mon portefeuille ; et puis, à moins que je ne me perde, c’est plus court et plus joli. Après un moment, je rejoins en dilettante l’endroit où la pente se fait plus douce. Mais impossible de savoir exactement à quel niveau j’ai quitté la forêt et sauté par-dessus le rail. Je prends vaguement la peine d’inspecter le bord de route sur une vingtaine de mètres et j’abandonne ici tout espoir de renouer avec ma richesse matérielle. Comme une biche à l’ouverture de la chasse, je fuis cet agressif milieu de bitume et d’acier en me rembuchant plus profondément.

Je finis par rejoindre une sente, qui doit être très peu empruntée si on en juge la difficulté avec laquelle elle se démarque du reste du sol. Elle me conduit jusqu’à une clairière où passe un véritable sentier. Je ne m’attarde pas car la clairière a été choisie par un apiculteur pour disposer trois ruches, en pleine activité à cette heure-ci.

Je ne me trompe pas en optant pour l’une des deux directions que m’offrait le nouveau sentier et je sors de la forêt au niveau de Bédoin. Sur la place de la ville, on a disposé une large estrade en bois en prévision du quelconque spectacle de ce soir. J’y vois une belle occasion pour me délester de mon sac et, à l’abri des regards, j’effectue quelques reptations en dessous et confie mon barda à l’obscurité du lieu. Je ressors, prends d’assaut un point d’observation sur un banc au bord de la place et me divertis des terrasses des bars de la rue principale.

Enfin Alexis se pointe. Il a la surprise de me voir disparaître un moment sous l’estrade pour en ressortir avec mon sac. Puis il lance un franc « ouais ! » après m'entendre beugler en grimpant dans la voiture un « allez tous vous faire enculer » à l’intention des nombreux badauds. Devant la tête médusée des citadins, la R21 rouge d’Alexis démarre en trombe, faisant fumer les pneumatiques ; il ne nous a pas fallu trois secondes pour effacer les cinq années qui nous ont séparés.


Alexis a emménagé récemment dans son centre équestre à Cavaillon. Il va me prêter son appartement en Avignon dont il détient le bail encore un mois. Alexis me fait faire le tour du propriétaire, je vais avoir un studio pour moi tout seul : le pied ! Ensuite, il me quitte. Il a encore du boulot avec ses bêtes et se lève tôt demain. Les chevaux ne connaissent pas les 35 heures…

Moi, je m’esclaffe sur le lit moelleux quand je découvre la trop bonne collection de bandes dessinées de mon pote : Sœur Marie-Thérèse des Batignolles, Little Kevin, les Bidochon et des albums d’Edika. Seule ombre au tableau, la petite copine d’Alexis a disposé des cadres photos dégoulinants de leur couple partout dans l’appartement. Eurgh !

 

Suite ->