Henri

Jour 1 - Rencontre du troisième type

 

Ça y est, c’est le départ. Je suis fin prêt. Ce qui veut dire que je n’ai rien prévu du tout ! si ce n’est d’avertir mes parents que je leur donnerai le moins possible de nouvelles. Ah ce que j’ai hâte de quitter cette maison et son carcan. Mon père et ma mère n’ont pas le courage de se quitter et s’ennuient la vie l’un, l’autre. Mollement. Avec ma maigre silhouette apathique qui erre du frigo jusqu’à ma chambre, ça crée une de ces atmosphères…

Je suis tellement ravi que je ne vois pas les trois heures d’autoroute défiler. Je me téléporte en Avignon ! C’est là, à deux pas de mon pote et de Cavaillon que j’ai décidé d’aller camper et profiter de la fougue juvénile qui s’empare de la ville durant l’été.


Je m’arrête à l’intérieur des remparts moyenâgeux de la ville, sur le parking de la poste. A partir de là, je sais retrouver l’appart d’Alexis. Je suis un peu circonspect lorsque je tombe sur sa messagerie de portable. Bon… Je pousse quand même jusque chez lui : personne. Un petit contretemps ne peut arriver à me gâcher le plaisir d’arpenter des situations inconnues, je pars pour une balade en ville mesurer la température.

Je me déniche un kebab chez un marchand du coin et tout en me sustentant sous le soleil au zénith, je badaude entre les stands de camelotes pour touristes. Le temps file, et comme Alexis ne donne toujours pas signe de vie, je me dis qu’il est temps que je prenne les choses en main et que j’organise un peu ces vacances. En d’autres termes, je pars chercher de la drogue. Dernièrement, quelques teufs sauvages en pleine nature avec l’ami Jérôme m’ont fait renouer avec ces charmantes pilules chimiques. Alors je me dis que je serai bien bête de ne pas profiter d’être éloigné de tout visage conservateur connu pour munir mes talons de quelques ailettes, pas si artificielles qu’on veut le dire. Et donc pour atteindre cet état d’ouverture d’esprit, pour inhiber vos peurs irrationnelles lors de la rencontre de l’autre et raser les murs jusqu’à leurs fondations, il faut franchir le pas et voir plus loin que le haschisch.

La tâche est ardue car, malgré toute la créativité et l’énergie de la jeunesse de France, le produit reste tout de même très rare. Un toxicomane, s’il ne peut pas être approvisionné par ses réseaux habituels, passe des heures à être trimbalé d’un « faux plan » à un autre « faux plan ». Mais ma foi, à chacun sa croix. Le festival de théâtre s’est terminé il y a deux semaines mais les rues sont encore très largement choyées par les aoûtiens. Et en particulier, distillés au milieu de braves familles, je croise sans cesse ceux de cette espèce que j’appelle les punks. Mais ce n’en sont pas. Le mouvement punk puriste a subi de lourdes pertes dès la fin des années 80 et maintenant ils s’égrainent dans nos contrées en grappes désabusées et tombées dans le baroque. Non, si j’amalgame ces groupes cynophiles en haillons verdâtres au mouvement précité, c’est que j’ai une méfiance congénitale pour la marginalité de ces blancs qu’on ne voit quasiment qu’avec des… blancs. Derrière une doctrine anarchiste qu’il fait bon fleurer et qu’ils sont quasiment les seuls à défendre, se cache toujours un individualisme pervers qui a pétri à l’aune d’une société démembrée en banlieue par la post-industrialisation. Contrairement à d’autres représentants du béton issus de l’immigration, et bien qu’ils soient toujours en bande, ces jeunes ont peu d’intelligence pour la notion de communauté. Ils sont plus doués pour celle de secte aux remparts élevés. Ces passants qui ne passent pas, investissant les parvis d’église pour siroter de la bière, ne sont pas des punks. Ce sont ce que le chic branché de la rue appelle « des travellers ».

Les miens, je les trouve dans un long escalier qui relie l’artère principale à un dédale de coupe-gorge provençal, avé les toits fatigués par le soleil, le vent qu’y siffle et tout ! Il y a deux mecs, une nana, pas de chien ! Et chance pas croyable, ces messieurs dames ont ce que je désire. Enfin pas exactement. Ils me proposent un produit naturel que je ne connais pas : de l’huile de pavot. On appelle ça l’arrachacha ! Le plus zélé des trois me fait la publicité : c’est un truc super smooth, un opiacé quoi, qui te vide touuuute ta tête du moindre ennui que tu peux avoir. Tu ne ressens plus le négatif. Un poil comme le haschisch à ceci près que ce dernier te zombe le crâne, t’as un brouillard qui ne fait que s’épaissir. Et pis ça détend pas forcément, ça peut même parfois réveiller de vraies crises de parano si tu es dans un moment de fragilité. L’arrachacha, elle, te détend de manière beaucoup plus forte, genre moine zen, et laisse l’impression d’avoir des pensées encore claires. Le vrai problème de l’arrachacha, outre que les opiacés sont bien plus addictifs, c’est son aspect. Ça ressemble à une pâte issue du mélange d’un goudron avec de la… merde. Oui de la merde à cause de la couleur brun foncé mais surtout du fait de l’odeur. Une fois que vous manipulez ce truc, vous avez l’impression que l’odeur vous suit partout.

Je sais déjà que j’ai une chance pas croyable d’être tombé aussi vite sur un plan et que je préfère encore me faire arnaquer que de refuser. Mais par réflexe de ne pas passer pour le pigeon de base, je rechigne un peu. Je fais comprendre que je ne suis pas convaincu par les relents de cette macération. Mon vendeur achève de me convaincre en avalant lui-même une boulette roulée entre les doigts et en m’annonçant un prix défiant toute concurrence. Même le gros rouge dans les bouteilles en plastique revient plus cher quand on voit que j’ai acheté de quoi me défoncer une semaine pour 15 euros.

Une fois le marché conclu, on entame une conversation plus détendue. J’apprends alors que la jeune personne qui accompagne les deux garçons est en fait une ressortissante tchèque. Elle s’est retrouvée avec les deux autres un peu par hasard. La communication avec elle passe par l’anglais, ce qui limite sérieusement les deux gars. Je me rends rapidement compte qu’ils ne connaissent en fait quasiment rien d’elle ! Alors, profitant de son ennui actuel, je lui propose de m’accompagner pour la suite de mes improvisations. Et elle accepte ! Sans autres formalités que quelques échanges de sourire.

Hanna est une fille espiègle. Sans cesse, libérée par un petit corps gracile, elle se met tout à coup à chanter ou à danser. Son anglais est parsemé de mots slaves, il est difficile de tout saisir, mais ça ne l’empêche pas de compliquer notre causerie en se lançant dans de grandes descriptions poétiques des choses qui nous entourent. Ses cheveux tirent sur le roux et sont coiffés à la garçonne, tout ébouriffés. Cela s’accorde avec ses petites tâches de rousseur et ses yeux verts. Des yeux en amandes avec des reflets dorés, des yeux de chat, qui au milieu de la rugosité de son allure arrivent finalement à la rendre fille. Ces yeux encore agrandis par deux pommettes saillantes pour relever une origine d’Europe Centrale. Un petit nez mutin qui fait la nique au vent. Et, au dernier moment, de longues lèvres fines et étirées, qui la font femme.

On se promène dans les rues d’Avignon. Elle me présente à des camelots que j’avais aperçus, des Tchèques eux aussi. On marche, on se restaure. Hanna me raconte comment elle est arrivée jusqu’ici. Elle a suivi son petit ami pour les vacances, et ce dernier l’a laissée en plan en arrivant en ville. Elle s’est retrouvée toute seule mais ça n’entame en rien son moral. Il y a sûrement un peu d’arrachacha derrière ce manque de consternation ! Et puis le temps passe. Une chose en entraînant une autre, il est question pour moi de planter ma tente ! Hanna me propose de l’accompagner sur un camping qu’elle connaît. On prend la voiture et en route ! C’est à la sortie de la ville, sur l’île de la Barthelas.

Il y a deux campings à cet endroit, l’un normal, rien à dire, et l’autre, qui est gratuit et ressemble plus en fait à un terrain vague avec une clôture autour. C’est donc sur le terrain vague que la petite a ses entrées. En pénétrant dans le « camping », j’aperçois une guitoune qui fait très vaguement office d’accueil. Je m’y incruste pour pouvoir recharger mon vieux téléphone dont le souffle ne tient pas plus d’une journée. En rejoignant Hanna qui est partie devant, le lieu me fait une drôle d’impression. Il y a une forte concentration de « travellers ». Ils sont peut-être quarante repliés en petits groupes autour de leurs tentes. Ils me regardent farouchement avancer d’un air déterminé jusqu’au fond du camping en traînant un gros sac. Je ne me doute pas qu’à ce moment déjà quelque chose couve.

Hanna s’est installée dans un cercle où je reconnais des visages. Mes deux dealers de l’après-midi sont là. Je m’assois tranquillement et roule un joint. L’arrachacha est vraiment un stupéfiant étonnant. Comme je l’ai dit, elle n’excelle pas par son odeur. Mais si on finit par accepter de l’ingérer, c’est un goût caramélisé qui fait place ! Et lorsqu’on la fume, une nouvelle transmutation nous fait sentir le goût un peu amer d’un médicament citronné. Tout en me faisant ces réflexions, je sympathise avec mon nouvel entourage. Je leur dis d’ailleurs que je suis bien content de les avoir rencontrés, que je vais installer ma tente à leur côté, comme ça, étant donné que je voyage seul, je serai rassuré quand je laisserai mes affaires la journée.

Qu’est-ce que je n’ai pas dit. Une fille brune en face de moi me lance des éclairs. Elle se lève et prend la parole comme quoi elle n’aime pas mon regard, que je ne suis qu’un gosse de riche qui ne voit en eux que de probables voleurs. En une seconde tout bascule. On me reproche ma voiture, mon accoutrement et Dieu sait quoi. Je ne m’écrase pas, la conversation s’envenime. La brune, ravie de sa méchanceté, hèle un troisième type dans la tente d’à côté, le caractère fort du groupe. De là, sort un « homme » tout en cou, qui rue plus qu’il ne marche. Il braille à mon intention que je dois foutre le camp. Je dis que non, pas tant que le joint n’est pas fini ! Je suis vexé à mort. Nez à nez, après qu’il m’ait accusé de nouveau de les mépriser, je lui explique qu’on voit bien qui mesure l’autre sur des préjugés et de quel côté sont les intolérants. Enfin, je cède devant son insistance et sa très crédible menace de me briser tous les os. Adieu Hanna.

En repartant, je suis sidéré de voir que, bien qu’il soit assez vaste, tout le campement a été informé de mon arrivée et de l’altercation, et je prends le chemin de la sortie en me faisant insulter tout du long de fils de bourges, avec de grands coups d’épaule par les crétins que je croise. Plutôt que de me laisser désarçonner par ces coups, j’enfonce ces corps comme un roc, ma frêle stature portée en avant par le poids de mon barda, soulevée par une haine qui, je crois, ne me quittera plus. Mouais, la zenitude de l’arrachacha devrait bien reprendre ses droits.

Je récupère mon portable et je file. Alexis n’a toujours pas rappelé. Ça aurait été le bon moment pourtant. Je roule quelques dixaines de mètres et trouve à la fois le camping payant et la civilisation apaisée. Le contraste est frappant avec les minutes qui viennent de s’écouler ; c’est incroyable de penser à quel point la société peut être morcelée et les différents microcosmes hermétiques. C’est comme si j’avais passé la frontière d’un Etat. Plus encore.

Après m’être trouvé un emplacement, je m’escrime à essayer de monter ma tente. Je n’ai aucune expérience en la matière, le soleil décroît sérieusement, j’ai mon compte là ! Un voisin me prend en pitié. Il arrange l’affaire en deux temps trois mouvements. Ça me laisse le temps de ranger mes affaires avant de pouvoir en terminer avec cette journée dans une longue rêverie au cœur de la nuit étoilée.

 

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