Henri

Abraxas

ou le vivant entretien



Un soir où le gris s’empanachait du méchant air, je zigzaguais sur une grève de pierre. J’avais à rencontrer un anonyme et à pleurer mon alcool dans son cercueil de mansuétude feinte. C’était une fois de plus, une fois de trop. Donc, je trébuchais plus brusquement devant chaque cadavre, empli d’un mépris insatiable pour ces frères anciens. Crachant, éructant, je ne voulais qu’avoir diatribes avec mon ennemie sincère, la Lune. Je l’avais abusivement lassée, et nouvelle, elle ne daigna plus collaborer ; ce masque pâle, vers lequel les chiens lèvent l’âme, se vêtait d’ombre dans ce qui était désormais la nuit.

Harassé par le toujours trop court chemin qui devait me ramener pitoyablement entre les quatre planches de mon moi matériel, je fis halte sur du béton moulé avec ergonomie, dossier et tout confort. Le lieu n’était pas tout à fait austère et il se pouvait, si le sort le voulait ainsi, qu’il ne restât désert. Mes tourments ne faisaient que se multiplier et agacé par l’inanité de mes présents actes, je décidai de persister à me dissoudre. Un temps fut jusqu’à ce que, dans un aveuglement dû à l’ébullition liquoreuse de mes neurones, je vis un diable se confondre dans la lueur du haut réverbère.

Celui-ci, tandis qu’il n’avait pas même ce qu’on attend d’un visage, me témoigna un sourire à l’envers, qui ne pouvait avoir qu’un effet horriblement désagréable. Tétanisé par la subite épouvante de ce songe éveillé, je n’arrivai à fuir, ni à détourner mes prunelles adamantines. Le djinn aux ailes de chiroptère me lança une œillade et s’approcha, à la manière d’un trafiquant d’élévateurs de conscience, à ceci près que lui voletait dans l’éther et qu’il ne revendait qu’un monde un peu plus mort. Me ravissant sous son espèce d’épaule, il se nicha à mon côté comme un intime et en esprit me convoqua.


Les images défilèrent

Se succédèrent couleurs boréales

La main entachée d’un démon

Je planai au dedans d’un chaos frénétique

Tout était cacophonie

Une hécatombe servait de route

Vers un néant plus profond


Arrivés en une place moins impétueuse

L’intrigant se caparaçonna d’une apparence docile

Fit rayonner de l’énergie aux alentours

Et usant de la langue intérieure

Entama un conte vulgarisé

Je subis dès lors un enseignement inédit

Qui devait à jamais m’infecter


Mon cœur s’immergea de l’être lumière

En un point matriciel vivait cette nouvelle entité

Ce iota vit ses étendues suprasensibles s’accroître

L’horloge cosmique s’enrubanna dans les sphères

Une mélopée fabuleuse retentit

Harmonieusement les lois s’éternisaient

Une réjouissance orchestrée par le principe unique


Il accomplissait une telle tâche secondé de dévots prodigieux

L’un se nommait Abraxas

Dieu assigné à la cohésion de la substance

Sa besogne fut fastidieuse une fois entreprise

Ainsi advint qu’il se récréa en enfantant la vie

Se perfectionnant dans son divertimento

Il parvint à condenser la matière en raison


Alors fut l’homme

Survinrent la discorde d’une faune couarde

L’injustice rendue aux faibles

L’iniquité de créatures inconscientes de leurs maîtres

Une acrimonie grandit au sein de la symphonie

Acérant sa céleste attention

Le Procédant devina puis invectiva l’incriminable


« Abraxas !

» ABRAXAS !

» Saigneur de forces contractées

» Pernicieuse, sans maux conduire ton action

» De folie, ambition d’ajouter tienne

» Dans secret, sot je vois !, fantasme ton exécutes

» Dévoreuse une brisure, sacrifies équilibre œuvre mes

» Merveilles martyrisées par forfait morgue tes

» Plainte et écho, vibrante et discordant

» Emplissent moi, garant ordinal

» Vers ignorés stupéfaction courroux

» Pars en quête originale

» Dévêts mystère avec Terre

» Je conjoncture un éclair suffit pour

» Entends misères châtiment

» Combat létal afin de félicité aérienne

» Chaque instant

» S’empoignent turquoise contre ocre

» En certaines secondes

» Vivifiants aliments asphyxient

» Hurlent générations émondées

» Fleurissent plus aptes, futures peines

» Abraxas, cycle ignoble divertir !

» Organes malingres putréfiés sous griffes lourdes

» Viande se tapit ou nourrit chairs

» Défense grégaire face à face à crocs

» Instinct mécanique caricaturant noblesse

» Germe ronge tandis que géant broie

» Maladie mutilation prospèrent

» Constatant son dessein enfler

» Lorsque bipédie primatiale

» Abraxas applaudis et encourages vilenie !

» Car intellection s’avancer

» Engendrer terribles lucidité volonté

» Trahisons, duplicités, lâcheté

» Assassinats, vols, convoitise

» Persécutions, avanies, orgueil

» Massacres, inimitiés, ignorance

» Viols, servitudes, égoïsme

» Corps prostitue âme consume corps

» Ami désespère devant sa velléité

» Frère tombe sous ses horions

» Amant se ruine sur son dédain marmoréen

» Abraxas t’extasies inextinguible !

» Ourdissant funeste avenir amphigourique

» Or halte !

» Abraxas, nature manichéenne, dois cesser

» Avorter structure proscrite

» Imputation à la harde anthropopithèque

» Comme Abraxas es bâtisseur

» Dans errance déprédation

» Dois la conforter »


Et je vis le serviteur sacré tristement opiner. Alors qu’il se lançait contraint dans sa nouvelle tâche, le rêve s’estompa et j’ouvris les yeux, fort d’une vérité. Une transcendance s’activait en moi et avait subrepticement modifié mes désirs. J’étais irrémédiablement accompagné par la pensée d’annihiler chaque atome de la planète. La nécessité de redonner à l’univers son intégrité devait imposer à chacun de mes actes. Je commençai à fomenter complots et projets déments. Cependant, je dus me rendre à l’évidence de l’ineptie de vouloir agir seul, il me fallait convaincre. Quelques adeptes m’assureraient de plonger la Terre sous un déluge de feu.

Absorbé par la droiture de cette idée, il me fallut un long moment avant de saisir l’étrangeté de ma situation et de repérer ce lieu inconnu, théâtre de ma résurrection. Le blanc y dominait et l’exiguïté de la chambre était renforcée par le harnachement qui me retenait au lit. Quelques tortionnaires apparurent et me servirent mensonges éhontés et diverses cruautés. Accusés de tous les crimes, moi qui la veille encore flânais pesamment, enfin… libre, j’étais emmuré et il m’était impossible d’exécuter mon plan. Habilement, je reniai mes convictions et acceptai maintes billevesées. Alors je pus sortir mais sans pouvoir franchir l’enceinte de l’édifice. Mes courageux efforts finirent par être récompensés car le génie occulte revint à mon secours et permit à cette présente épître de s’échapper.


Toi qui es maintenant initié, reçois la pleine clarté. Seul un tyran peut mettre fin à la tyrannie. Logos se languit de ton inaction, tu dois te confronter à l’inéluctable réalité. Les chemins pour vaincre sont nombreux, oublie qu’ils sont pavés d’effroi. La souffrance est la conséquence de notre condition ; nous n’avons pas à être. Conduisons l’humanité au pire afin de recouvrer l’immaculé. Celui qui veut naître doit détruire un monde.