Le Virus est dans la Pomme    New York, Symbole De La Pomme | Icons Gratuite
Journal d'un new-Yorkais confiné
 
                 


 
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 Il fait froid. Toujours. Je repense au chemin du lycée quand je le prends dans le mauvais sens, celui du matin. Quand je voudrais que la première heure de math soit vite passée, celle de tous les dangers, surtout celui d’entendre mon nom jeté en pâture à la classe, victime expiatoire sur l’autel du Dieu trigonométrie. J’ai rien compris aux exercices, je ne les ai pas faits, et personne au monde ne le saura jamais, si je peux rester dans l’ombre. Même combat contre la montre, que j’ai, cette fois, à mon poignet. Dans une heure le poison de l’attente et ses propriétés délétères seront évacués. J’ai l’impression de me diriger vers le Colisée sans savoir si je m’installerai dans les tribunes, spectateur des jeux du cirque ou vers les vestiaires, triste gladiateur. J’ai peur de voir la grande aiguille galoper, mais calme-toi donc, on a tout le temps, et je voudrais la voir entraîner la petite dans une course folle pour la déplacer d’un chiffre. Le temps se fige, il me regarde, comme un enfant qui torture un insecte. 

La menace du but stupide ou du tableau noir c’est la sœur de la menace de la vie elle-même, de ce futur obscur qui semble un peu trop tranquille vu de loin, et recèle une flopée de pièges dont je n’ai même pas idée. Je peux dans un instant rater lamentablement mon dégagement et donner sur un plateau le but égalisateur aux adversaires, ramenant mes exploits à des contorsions et gesticulations boueuses, gaspillant toutes les bonnes cartes dont la providence m’a généreusement pourvu aujourd’hui.

L’incertitude des cinq dernières minutes est exaltante… si ça se finit bien. Je ne peux heureusement ressasser ces inquiétants remugles, je suis au bord de ma surface, en alerte maximum, près à prendre les devants, et pénétrant dans le champ interdit, aller ferrailler, sans les mains, pour couper court à toute ultime attaque.
Mes partenaires sont dans le même état d’esprit, et utilisent de plus en plus souvent des moyens de moins en moins en accord avec le noble esprit du sport. Quelques cartons jaunes égaillent la grisaille de cette fin de matinée. Le souffle est court, les muscles durs. La possibilité de gagner ce match, à portée de main maintenant, a effacé des esprits toute courtoisie, tout plaisir du jeu, toute tentative d’un dribble élégant. En défense, on bazarde les ballons comme des sacs de sable d’une montgolfière en perte d’altitude, il faudra peut-être jeter par dessus bord un passager, et bien soit, on ira jusqu’au carton rouge, jusqu'à la blessure. Les onze joueurs sont alors dans ce moment précis vraiment un, les individualités s’effacent au profit du bien commun, résister, no pasaran. La solidarité de la meute.

Plus questions de s’essayer à ces phases de jeu compliquées et répétées ad nauseam sur le tableau noir du vestiaire. Du simple, de l’efficace, pas de fioritures, le risque zéro c’est la règle. Même Eric est revenu parmi nous pour cette dernière phase du jeu. Il suit son ailier comme son ombre, une ombre envahissante qui lui tient le maillot ou le short à chaque tentative d’échappée. On dirait qu’il ne veut pas, en plus de ses déboires amoureux, rajouter sur la liste noire ce soir en se couchant, la responsabilité d’un but de dernière minute. De manière symétrique, l’autre camp a aussi resserré sa cohésion, fait taire les voix dissonantes (qui, il faut bien le dire, nous ont largement facilité la tache).

Ils vont eux aussi à l’essentiel : cette ligne en craie blanche de sept mètres et quarante-quatre centimètres de long de mes talons. Ils sont âpres, rugueux, concentrés. Je connais bien ces fins de match, et je les sais dangereuses. Physiquement dangereuses, je veux dire. Si l’occasion se présente, ils n’arrêteront pas le pied pour m’épargner, la honte, la peur de l’expulsion sont refoulées par un sentiment d’injustice : on aurait du on aurait pu les battre, ils ont eu de la chance, mais on peut faire tourner la roue, là, maintenant. Comme des amoureux délaissés, oubliant le ridicule, ils se contorsionnent, jettent toutes leurs forces dans le dernier combat. La sueur tourne à l’aigre, des noms d’oiseaux fusent, la bête immonde resurgit, elle s’ébroue, elle patauge, est clairement dans son élément. Un murmure dans un regroupement « sale nègre ». La blessure est toujours la même, l’arme toujours aussi efficace, la plaie rouverte encore une fois, mais Louis, mon araignée sénégalaise, se retourne dans une lenteur majestueuse, fixe un temps l’indigent, et sourit.

Pas ce piège, pas maintenant, petit homuncule.

Ils sont de plus en plus dangereux, et je vois le vieil homme sur le bord du terrain qui s’énerve, et encourage son équipe, la mienne, qui, lui aussi veut y croire, ce sera aussi un peu sa victoire, celle de la ténacité, il est resté jusqu’au bout, c’est pas pour être témoin d’une catastrophe de dernière minute. Il en a sa claque des mauvaises nouvelles de dernières minutes. Alors aujourd’hui il voudrait que le suspense ne soit que le prix à payer pour que la victoire soit plus belle encore.

  Des joueurs que je ne connaissais pas font irruption dans ma surface. Des défenseurs qui viennent tenter leur chance, comme un homme acculé par les dettes entrerait dans un casino. Ils sont maladroits, mais ils sont nombreux maintenant, à rôder trop près. Je crie à mes arrières de remonter le terrain, de faire de l’air, de jouer le hors jeu. En vain. Cette stratégie de joueur d’échec qui tutute son cognac sans âge en réfléchissant calmement n’est pas de mise. Le gourdin, la hache, taper comme des sourds dans la balle, dès qu’elle est à portée, c’est la seule tactique. L’entraîneur adverse va nous faire une embolie, il est tout rouge, il est très gros, il invective. Il dit n’importe quoi, parce qu’il n’a jamais rien compris au football, mais les aléas du jeu ont permis à son équipe de gagner ici et là de petites victoires qu’il s’est empressé d’attribuer à son charisme, ses qualités de rassembleur, de leader. 

Ça devrait être fini, conciliabule avec l’arbitre. Ce sadique fait durer le plaisir. Mais c’est aussi un homme qui voudrait pas rater téléfoot, surtout pour ce match de merde, si, si, chérie, ils étaient confondant de nullité.
Trois coups stridents marquent la fin des hostilités. Comme une aiguille sur une bulle de savon, la stridulante injonction a dissipé le nuage de pression, de tension, de mes épaules. La raison de toute cette activité, cette ardeur, cette haine apparaît soudainement sans artifice dans sa banalité effrayante. Nous avons gagné un match de football dont le souvenir partira avec l’eau savonneuse et les éclats de rire sous la douche.

Peut être le seul vrai moment de connivence, de joie simple et partagée, se déroule alors dans cet instant fragile où tout le monde redescend de la planète football pour reprendre une activité normale. Les premières à savourer cet instant sont mes mains, extraites des gants-battoirs et reprenant vie dans l’air froid de cet hiver parisien. Et puis il y a le sourire de mon araignée du Sénégal, grand frère gardien du temple, il me salue d’une esquisse de fossette, d’un plissement des yeux. Ensemble, nous avons gagné. Tout le baratin de commentateurs oiseux ne peut décrire ce qui n’est qu’une impression fugitive. Bien sûr, le grand cirque va continuer pendant une bonne demi-heure, je vous l’avais dit les gars, notre 4-4-2 c’est la solution. Comme les analystes économiques, comme les scientifiques devant les résultats de la manip, les grands manitous expliquent a posteriori pourquoi l’imprévisible ne pouvait pas ne pas arriver. Pourquoi ils savaient. Tout d’un coup tout devient simple, leurs plans se réalisent, leur 4-4-2 a vraiment katkatdeuiser, les attaquants ont attaqué, les défenseurs ont défendu, exactement comme sur le tableau noir, c’est pas compliqué le football. Je m’esquive, anguille invisible dans les vapeurs de la douche, je fonce tête baissée. Ils doivent vraiment me prendre pour un dingue. Je devrais en faire des tonnes. Je devrais, au moins pour en rire, faire le pantin, comme Quentin qui, nu comme un ver, trémousse un ventre naissant en expliquant à la ronde qu’on les avait quand même bien enculés ces connards. Oui, certes.

Ma prestation de glace et de silence au milieu de cette cour de récréation ou des adultes laissent revenir – à huis clos – des bouffées d’enfance passe pour de l’arrogance. Et ce n’est pas bête. Parce que oui sans me le dire tout à fait, je crois que je les snobe un peu, que je les méprise. On dirait un japonais dans un dîner d’américains. Non, les gars, c’est vrai. On n’a pas élevé les cochons ensemble. En fait je n’ai jamais élevé de cochon avec qui que ce soit. Pourquoi je les dédaigne ? Je ne l’explique même pas. Parce qu’ils sont bien ensemble. Un filtre délétère transforme cette joie saine et bonne enfant en un panurgisme grotesque. Et puis cette furieuse envie d’être seul quand je suis dans un groupe. Ce besoin impérieux, quasi physique de quitter la pièce, de partir. Comme un petit mammifère acculé au fond de son trou par le prédateur, mes yeux cherchent une issue. Un « salut les gars » lancé mollement alentour fera largement l’affaire pour me sortir de la nasse.

Dehors, il pleuvine. La chaleur de la douche et le froid qui tombe sur mes cheveux mouillés au sortir du vestiaire achèvent le rituel dominical.

La messe est dite. 



 
FIN





 
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