Chargement... Merci de patienter quelques secondes...






                                              Jones                                                                                                                                 Accueil Ecriture




En profondeur page 1        En profondeur page 2
 En profondeur page 3 En profondeur page 4
En profondeur 5 Home sweet home
 Search, find and destroy  Au loin les cargos
The queen is dead Ombres chinoises


 


Ce sera chouette chez tes mamies
 

Ça y est, j’ai mis la petite dans le train. Une bonne suée jusqu’à la gare, un coup de stress au milieu de la foule, dans les couloirs du métro et sous la pendule. Avec pour finir une pincée de culpabilité quand le TGV a quitté le quai. Un rituel qui prend de l’âge maintenant. Quatre ans qu’elle fait seule la fameuse diagonale, du sud vers le nord, d’un port à l’autre, quatre ans qu’elle remonte à l’envers le chemin que l’on a fait tous ensemble.
 
On a débouché directement sur le comptoir des Jeunes Voyageurs Services en haut de l’escalator. Les blouses fluo des jeunes étudiantes qui accompagnent les enfants les faisaient ressembler à du personnel de voirie, les désignaient comme des enchaînées du rail. C’est drôle comment ces sous-emplois sont féminisés, les femmes de ménage, les caissières de supermarché et les accompagnatrices de voyage se retrouvent sûrement le soir dans des caves sombres pour fomenter le Grand Soir. Le lupen frau prolétariat.
Je les imaginais dans l’humidité de leurs blousons de queer s’invectiver les unes les autres sur la pertinence d’une lutte armée, j’admirais la révolution en marche quand un type bourré vint s’échouer sur le comptoir pour réclamer une casquette. C’était son sacré Graal, son rocher de Sisyphe, mais il tenait plus que tout à repartir avec.
La petite brune qui devait servir de chef (au vu du peu d’empressement qu’avaient ses collègues à lui venir en aide) faisait preuve de beaucoup de mansuétude pour ce pauvre bougre. Elle souriait, marmonnait entre ses dents que ce n’était pas possible, qu’elle avait juste le compte pour les enfants. Vous comprenez ? Les enfants !  Si vous m’enlevez une casquette, il y aura un petit qui n’aura pas la sienne et du coup, il se pourrait que je le perde dans le train et qu’il ne retrouve jamais ses parents. Enfin, vous comprenez, non ?!?
 
Mais il ne comprenait rien, pas le moins du monde. Sa vie à lui était toute entière contenue dans cette casquette qu’elle lui aurait donné, c’était comme un baiser, une respiration qui l’aurait mené jusqu’au lointain, en pleine mer. Elle lui souriait. Il ne pouvait pas comprendre, s’accrochait vainement, bafouillait sa peine. Echoué, il savonnait son cœur sur le bord du comptoir. Les enfants, c’est sacré. Il a fini par lâcher le premier. Elle l’a regardé s’éloigner avec un petit air de dégoût. Il n’emportait rien, il retournait dans sa niche retrouver ses casquettes décolorées, écouter un rap pour ceux qui ont au milieu du cœur un trou comme une couronne de lune.
 
La révolution, c’était pas pour maintenant. Non seulement, on ne se reconnaissait pas au premier coup d’œil mais même les filles ne jouaient pas le jeu entre elles.  
J’ai regardé autour de moi et la gare ressemblait à un aquarium agité. Les enfants et leurs valises qui faisaient deux fois leurs poids ont  slalomé entre les voyageurs jusqu’au quai H. Les mamans se sont collées aux vitres du train comme des poissons. J’ai embrassé ma fille et je lui ai dit que c’était comme ça la vie, qu’il fallait qu’elle ait son temps à elle et que moi, je devais avoir mon temps à moi, que quand on se reverrait on se sera manqué et que ce sera chouette. J’emploie souvent ce mot quand je veux dire fort. Je dis chouette pour dire que ça me transporte, que je voudrais ne vivre que des moments chouettes aujourd’hui parce qu’avant je ne savais pas qu’ils l’étaient et que je veux juste ne plus les rater. Avec elle ou avec tout le monde, je ne veux vivre que des moments chouettes, jusqu’à saturation, jusqu’à en dégueuler et en mourir. Je veux mourir dans un moment chouette.
J’ai pas dit ça, j’ai juste dit, tu verras avec tes mamies ce sera chouette. Je t’aime. Amuse toi bien. Elle m’a souri et elle est montée dans le train.
Le TGV, la culpabilité, et moi qui marche sur le quai en sens inverse.
Je t’aime et ce sera chouette chez tes mamies. Je devrais aller rejoindre ce pauvre type avec ses casquettes et on écouterait tout ce qui s’est fait depuis James Brown jusqu’à 2Pac. Je lui expliquerais comment le monde s’est foiré quand on a laissé passer le solo du Funkadelic sur Maggot Brain. C’était une chance de tout inverser, de rendre gorge et de recommencer, mais personne ne l’a compris. Personne ne comprend rien à rien de toute façon et c’est pas toutes ces connes qui vont faire la révolution. Ni n’importe quel autre connard. La révolution, c’est pas un truc que je verrais de mon vivant. Ni mes gosses d’ailleurs. On fait pas la révolution avec des ce sera chouette chez tes mamies.
 
J’ai erré un moment dans la gare à regarder les gens, aller et venir, prendre des trains. Vers d’autres lieux, rejoindre d’autres vies comme une route ouverte sur des cieux meilleurs puis je suis retourné à une vie normale. Chercher ma voiture, le parking, 2ème étage, allée bleue, place 2 17.
J’ai roulé jusqu’à cet endroit que j’aime tant où les grues mangent les quais pour faire de la ville une femme du monde. La cathédrale, ses stries noires sur sa craie sale et le vent qui couche les oliviers près des bancs en bois. Je ne savais pas quoi faire de ce temps qu’il m’était laissé alors j’ai regardé le Ferry et les remorqueurs entrer dans la rade. Le vent bouillonnait les bassins.
Ils ont terminé son voyage, l’ont attendu en mer parce qu’il n’y avait qu’eux pour l’amener jusqu’ici. Dans son jardin. Il n’y avait qu’eux pour chanter sa venue, pour transformer les quais en bords de rivière. Il ouvrira ses portes, jettera ses passerelles au-dessus de la mer et les passagers retrouveront leurs familles, leurs maisons. Et les marins iront voir les filles.  
 
J’ai marché vers la place sans savoir trop quoi faire. Téléphoner, dessiner la ville de mes yeux, pleurer un peu. Je me suis arrêté au premier bar qui me tendait les bras et j’ai commandé un cuba libre. La serveuse tourneboulait sans cesse en chantant par-dessus la musique. J’ai vainement tenté de lire le journal, une feuille de chou régionale qui mordillait un élu sur ses liens supposés avec le banditisme local. Au bout de mon troisième verre, la serveuse a fini par me parler du monde tel qu’elle le voyait. Le monde, moi je le voyais au bout de ma main, au fond de mon rhum coca et ses envies de s’engager dans l’humanitaire, ça me faisait doucement rigoler. J’étais pris entre deux feux, je ne savais pas si je devais sourire niaisement en acquiescant ses propos ou si j’allais tirer à boulets rouges sur ses convictions d’adolescente attardée. J’ai déconné, dit que c’était plein de pédophiles, que les petits Somaliens, les Haïtiens et tout ça, ils avaient peut-être le ventre vide mais ils ne pouvaient pas dire qu’on ne les aimait pas. Ça l’a pas fait rire mais elle a quand même fini par payer son verre.
 
Je suis rentré sans encombre, d’un trottoir à l’autre, le nez en l’air et les chaussures en éventail. Dans l’appartement, j’ai questionné les miroirs du salon en leur demandant si je pouvais m’autoriser un dernier verre quand le téléphone a sonné. Elle m’a dit que ça avait été le voyage, qu’elle n’avait pas vu le temps passer et que ce serait chouette chez ses mamies.




Accueil     Arts plastiques    Musique    Ecriture   Le zinc  Contact