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                                                Jean Buffin                                                                                                                   Accueil Jean Buffin

 


                     Rochers noirs (extrait de Boire la pluie)

                                                                                                      



Voyage de nuit, suivre la bande, blanche parfois, elle s’interrompt ou bien je flanche. Il pleut. Au soir mouillé ma course trace. Le capot reluit, mes vitres sont grasses. Même le volant parait humide…  Voyage de nuit surpasse, double la bande, grondement, roulement, gronde, roule… Les galets de la mer, une symphonie de l’enfer, l’envol de l’écume, des oiseaux seuls les plumes, courent falaises, couvrent bitume, coulent la glaise, couchent tempêtes, me marquent d’un dièse. Au loin balaie un doigt de craie, fugitif son œil part revient en vain déblaie. Et le vent siffle, souffle mélodies, vocifère ses envies. Je veux sa houle… ses encres qui coulent, qui grondent et qui roulent…   
 
Brouillards. Voir passer l’île bleue sur le côté. Arrimer la route quand elle tremble, vers la place glisser. Le tripot séduit, ses huitres sont grasses. Attraper ses fruits peu amers, les croquer à pleine dent. M’abreuver de la mousse des verres. L’idée lasse… Entrevoir leurs néons saignants, subir leurs giratoires tourments. Entre mélasses ne rien attendre, suivre les chuintements salés des essuie-glaces. La buée m’enduit. Je frotte et scrute plus loin. Lassitude visuelle, détresse, pas de parapluie, pas d’étincelle ! L’air pulse sur la lande passent brumes aux ralentis sombres suspendus. Ma route longe le gouffre noir, au fond la mer transpire un peu sans émouvoir, caresse ses rochers noirs.
 
Il me manque une droite bien étirée pour m’allonger, il me manque la lanterne à son bout. Il me faudrait quelque chose en plus, pas beaucoup. Routes insoumises, ici les lacets grimpent, s’entortillent, tournent toujours plus haut, sans écriteaux. C’est compliqué. Route aux miroirs huilés que traverse la débâcle des pierres, elles roulent vers la mer… Route aux torrents livides où se déversent serpents aux anneaux brillants. Route aux yeux liquides qui disparaissent sucés par des trous. Route aux éclats d’un ciel en colère… Route du forçat qui fuit ses galères. Déjà descendre, prié la nuit, ne pas comprendre, grise l’ennui. Et tout cela grossit sans lumière, gronde, roule… gronde, roule. 
 
Accélération. Mes lingots me portent, la route me grignote. Nous grimpons rebelles virages serrés, nous côtoyons saillies éboulis, la route amorce zigzags profonds. Inquiétude de ne rien trouver, de ne voir à l’horizon aucune lueur, aucun obélisque dans la plaine dressé. L’étrange a ses manières. L’entorse d’un rire m’emmène crâneur. Je mélange. Tension moteur, changer vitesse. Démangeaison. Pédale enfonce. Dérapage. Ruades en l’air. Je défonce. Repousser ses freins, à l’arrêt. Glissade. Tout va de travers… au bord du précipice, ma course retenue. Balustrade. Stop. Hésite. Ces délices je pressens, artifices me déferrent. Voudrais dans le grand gouffre choir, au fond la mer… m'attire son jeu sans m’émouvoir, caresse ses rochers noirs.   
 
Marche arrière, reprendre la route contraint. Voyage de nuit, observer la blanche. Plus y penser, laisser faire. La nuit trouée par les phares : les pensées s’écartent, le silence reste intérieur. Parenthèse, l’harmonie surgissait, mais pas pour longtemps toujours même démesure revenait. Le moteur ronronne. Ses glisseurs ronchonnent. Retard du deuxième. La cadence chuinte, un truc qui grince, le cylindre coince, plus vite, secondes, fractions, centièmes ! Et le voilà qui remonte lentement et se bloque au sommet de la courbe en même temps que le bras de l’essuie-glace. Ses freins saccadés jouent leur dernier essai. Usure, plus de jus, la paix, mais trop encombré pour dormir tant ça roule, gronde. 
 
Voyage de nuit, suivre bande, blanche parfois, elle s’interrompt ou bien je planche. Je voudrais la vie sans craindre. La route devant, la route derrière, le mobile j’aimerais comprendre. Au loin éternelle sans lanterne à son bout, sans croix ni récompenses. Mon regard planant là-bas… Je désirais fixer l’instant : descendre véhicule, retirer chaussures, sur le tapis volant m’asseoir… L’air léger aspire. Bouh ! Les yeux à demi fermés m’envoler et glisser vers… Ma route longe le gouffre noir, au fond la mer respire un peu sans se mouvoir, caresse ses rochers noirs. Mes pieds blessés, le jour levé les rochers saignent miroirs… saignent rochers noirs.  Ils saignent mes rochers noirs.

 



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