La Chronique d'Emmanuel Normant                                           



 
                     Où l'on rencontre Garcia Marquez et Beatrix Potter


 
Regardons les choses en face, Emmanuel, me disais-je ce matin face au miroir de la salle de bain. Le vieil homme en face de moi me regarde, perplexe. Regardons les choses en face, réitérais-je, et acceptons cette évidence : Tu ne peux pas mener de front une chronique trimestrielle et un blog politique et surtout hebdomadaire. C’est au-delà de tes compétences, interpellais-je le sénile, tu es une nouille. Nous avons quelques excuses bredouille-t-il, engoncé dans le petit rectangle de la glace, nous zigouillons de très nombreuses cellules malignes tous les jours que Dieu fait, nous participons à cette grande entreprise que Richard Nixon en son temps avait appelé de ses vœux, the War on Cancer, the Cure Cancer Initiative, the Magic Bullet. J’inonde ses galimatias d’une bonne dose de mousse à raser, le vieil homme se tient coi, il boude, le temps que je le rase.  
Je n’aime pas trop ce type, son optimisme béat m’énerve. Il essaie, à 6h30 tous les matins, et tellement maladroitement, de me faire miroiter le côté positif de la vie, il se met en avant, il s’y croit. L’autre jour, il m’a dit – tiens-toi bien - nous sommes pharmacien quand même. C’était la goutte. Je ne l’ai pas revu de la semaine.
Après la toilette matinale de mon grand-père, je m’installe sur mon deck en acajou tropical pour boire ce qu’il m’a fallu dix ans pour appeler un café. Journée chaude et humide, hazy on dit ici, ça veut dire que le prochain arrêt de ton train de banlieue c’est Manaus, Amazonie.
Mais voilà Dona Flor.
Je t’ai parlé de Dona Flor, j’espère. C’est ma nouvelle amie. C’est un écureuil, aussi, avec 8 seins. J’en ai déduit assez subtilement que c’était une femelle. Huit seins. Tu te rends compte ? Rien que deux, sous un T-shirt mouillé, et voilà les sapiens sapiens boutonneux qui bavouillent, se triturent les doigts, et se mangent les ongles. Je comprends mieux pourquoi ça cavale dans mon érable, les réserves de testostérone des mâles du coin doivent littéralement exploser.
Je ne suis pas un voyeur, mais figure-toi qu’elle arbore sans complexe, fièrement, son petit ventre blanc campée sur son postérieur, installée sur la rambarde de mon deck, à un mètre de moi. Elle a agrippé une noix de ses deux pattes avant. Elle pulvérise méthodiquement la coque, et crachouille à tout va des miettes, y’en a partout. Faut pas se gêner, et qui c’est qui va ramasser ? Interrogeais-je d’une voix de papa en colère. Elle tourne la tête (je crois que les écureuils ne voient absolument pas ce qu’il se passe devant eux), elle la secoue, comme découvrant ma présence : C’est qui ce mec ? 
Dona Flor est une rebelle. Elle fait partie de cette élite qui se fout de tout, aucun sens des conventions, des règles, le Fear Factor, c’est pas pour elle. Ses congénères s’approchent du deck en hiver pour chaparder petitement des bouts de pain, mais ils ont peur, c’est atavique, ce sont des animaux sauvages, méfiants. Elle a balancé ces stéréotypes aux orties, elle leur a dit, putain, les mecs, ça fait dix ans qu’ils sont là, les lamantins, vous croyez pas que s’ils avaient voulu vous butter, ça fait longtemps que vous serviriez de moumoutte dans leurs pantoufles ?
Elle, elle entre dans la cuisine, elle se dresse, son bide à l’air, c’est quoi qu’y a aujourd’hui ? Pas chiée, la fille. Evidemment, j’aime bien Dona Flor. C’est une punk. Avec d’autres moyens, elle aurait sans doute des piercings, et une mèche violette. Dame Nature, on s’en souvient, ne bidouille pas des mamelles uniquement pour les cacher sous des T-shirts mouillés : Il doit y avoir, dans l’érable, une tripotée de boules de poils avides et malpolis qui doivent se défoncer à la prolactine. Mais Dona Flor, elle vit sa vie. 
Elle s’appelle Dona Flor, rapport au Dona Flor et Ses Deux Maris, chef d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, un Rabelais colombien complètement barré, prix Nobel de littérature, qui a passé sa vie à écrire des romans sublimes et à baiser des putes, sublimes sans doute aussi. Dans le roman, Dona Flor, donc, a deux maris, l’un mort, Vadinho, un joueur, qui flambe, et puis meurt, et Teodoro, le nouveau mari, un petit pharmacien pâlichon. Le fantôme de Vadinho revient hanter la belle Dona Flor.
Il y a un crétin, dont j’ai oublié le nom, qui a dit que tu avais raté ta vie si à 50 ans tu n’avais pas de Rollex. Je rebondis sur l’adage, et propose que si à 50 ans tu n’as pas lu Gabriel Garcia Marquez, tu as raté ta vie. Pour revenir à mon écureuil, vu le tintouin dans mon érable, je crois qu’elle a beaucoup plus que deux maris.
Evidemment, le fait que je parle à une écureuil à 8 mamelles - que je viens de baptiser Dona Flor -  à 6h30 du matin devant mon bol de café, ne peut qu’amener de l’eau au moulin de ceux qui s’inquiètent pour la santé mentale de l’auteur de ces lignes.  Il se prend pour Beatrix Potter ?
D’autant plus, tu vas rire, que je ne venais pas du tout te parler de mon reflet dans le miroir, ni même de Dona Flor.
 
Je venais te parler des jeux olympiques.
Sans doute que du remugle de mes pensées obscures, ce thème a émergé après que tant de jeunes gens et de jeunes femmes, en maillot de bain, sains, glabres et souriants, aient squatté nos écrans, pleuré en direct, parce qu’ils avaient gagné, parce qu’ils avaient perdu, parce qu’en venant à Rio, ils avaient échappé, un temps, aux bombes et aux horreurs de la guerre. Des émotions, des moissons de médailles, plus qu’à Pékin, moins qu’à Londres, chaque pays a compté, comme un apothicaire à la fin de sa journée, le bronze l’argent et l’or. Les statisticiens se sont enivrés de chiffres, et nous ont inondé de données toutes plus inutiles les unes que les autres, de graphes des pays où les femmes ont gagné plus de médailles que les hommes, les pays où les chevaux ont gagné plus de médailles que les hommes, les pays où personne n’a gagné de médailles, le classement par jour, par sexe, divisé par le nombre d’hommes noirs tués dans les rues de la ville, le nombre d’hommes blancs qui vont voter pour Donald Trump. On aura également divisé le nombre de médailles par la somme injectée pour produire ces champions dans chaque pays, le taux d’anabolisants injectés dans les veines des mêmes champions, un tournis de chiffres.
Les journalistes ont emboité le pas, comme un seul homme, cet homme qui chute du dixième étage, et que les locataires à chaque étage entendent dire que jusque-là tout va bien. Ils ont proposé une nouvelle interprétation du principe newtonien qui stipule que, à chaque instant, l’énergie totale est la somme de l’énergie potentielle (mais bordel, combien qu’on va en gagner des médailles) et de l’énergie cinétique (ah bon, c’est tout ?). Une orgie d’images, de chiffres, mais aussi d’exploits, de drames, d’injustices, de bonheurs, d’amertume, de sourires, de regrets, la vie.
A propos de regrets, ces champions effondrés pour avoir manqué le podium d’un centième de seconde m’ont bouleversé, pour autant que je sois bouleversable.
Je suis un garçon conciliant et créatif, et m’est venue une idée. Pourquoi ne pas fabriquer des podiums plus larges ? Ils pourraient regrouper plus de monde. On pourrait par exemple proposer que tout concurrent qui franchit la ligne – au sprint ou en natation – moins d’un dixième de seconde après le vainqueur se verrait décerner, ipso facto, une médaille d’or. En effet, soyons sérieux : un dixième de seconde, comme une année lumière, ça ne veut rien dire, à personne. T’es-tu jamais entendue houspiller ton plombier parce qu’il avait un dixième de seconde de retard ? Hum ? Voilà un type – le champion qui pleure au pied du podium – qui s’échine, passe des sélections, se contorsionne, comme le chameau dans le chas de l’aiguille, tu penses, c’est commode, fait des sacrifices, non chérie, pas ce soir, et retourne chez lui bredouille, la lie, le marasme, le divorce, il se met à boire, à trainer dans les bars, tout ça pour un putain de centième de seconde dont personne n’a jamais vu le début de la queue ? On se croirait dans un meeting du FMI, où des types en cravates dans des fauteuils en cuir chipotent sur la définition de l’extrême pauvreté, un dollar par jour ? Comme vous y allez mon ami, alors que les intéressés, les pauvres, n’ont jamais vu de leur vie le début de la couleur du petit rectangle vert.
Voilà, je m’énerve. C’est mon côté communiste et altermondialiste qui remonte à la surface. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas totalement crétin. Je ne parle pas de mon côté communiste, je parle de ce conundrum, on dit comment déjà ? de ce dilemme :
Le grand truc du sport, des JO, son packaging, son message, c’est que, blancs, noirs, jaunes, hommes, femmes, petits, laids, pauvres, riches, on est – enfin – tous égaux devant le chronomètre, pour un peu on s’embrasserait. D’un autre côté, il n’y a qu’une seule médaille d’or, ça sent son darwinisme à plein nez, on est tous égaux, mais Usain Bolt est plus égal que les autres. Il s’agit donc d’incorporer délicatement, comme les œufs en neige dans le soufflé au fromage, cette notion qu’on est tous ensemble, c’est la fête du sport, l’universalisme. Mais tous, presque tous, vous allez perdre. Parce que vous êtes des tanches.
 
Je ne peux m’empêcher, au point où on en est, de soulever un point qui n’a absolument rien à voir avec la philosophie du sport, mais, néanmoins, a retenu mon attention depuis que j’ai 6 ans. Dans la cuisine de Bourg la Reine, il fait nuit, et maman m’autorise à incorporer les œufs en neige dans la pâte du soufflé au fromage. Je me détourne de sa vue, serre les dents, brandis mon poing comme pour serrer une manette que j’abaisse violemment : yessss. C’est la médaille Field du garçon de six ans dans la cuisine de maman, ça vaut, à l’aise, l’habit vert d’académicien de grand-père avec son truc rouge à la boutonnière.  Mais, la règle d’or, l’ultime épreuve, qui tombe avec une bienveillance maternelle tellement déconcertante, mais, Emmanuel, il ne faut pas casser la neige en l’incorporant au soufflé. Kécécé ? Voilà des œufs, battus à mort et en neige, qui ne ressemblent absolument plus à des œufs, crois-moi, voilà des œufs, ou bien leur neige, qu’il ne faudrait pas casser ? Je crois que c’est de cette époque que m’est venue cette méfiance tenace pour toute loi, diktat, règle, qui encombrent nos vies, et dont l’unique raison d’être tient en cette réponse déconcertante admonestée à un garçon de 6 ans qui demande pourquoi : « parce que c’est comme ça ».
 
Voilà, les blancs en neige dans le soufflé, ça fait dix ans que je voulais le caser dans une chronique, c’est fait, revenons à nos moutons qui courent, sautent, nagent, pédalent, et casse la gueule à d’autres moutons. Pour incorporer – on y revient – cette notion de compétition et d’universalisme, un baron a tenté un truc un peu facile : l’important c’est de participer. Ce même baron, un malin, avait proposé que les filles ne fassent pas partie du jeu. Il aurait ajouté « mais on les connait, elles vont piquer toutes les médailles ». Il avait vu juste, les américaines ont ramené plus de médailles que leurs partenaires masculins. Elles se permettent d’ailleurs, on-vous-l’av-ait-bien-dit, des excentricités inconcevables, et râlent quand on leur refuse ce qu’elles considèrent comme leur droit : Mademoiselle, on ne peut pas lancer un javelot avec une burka sur la tête, ça va créer des gros problèmes.
A propos de l’incorporation du sport dans la politique, on en revient à notre soufflé au fromage, il s’est passé ici un drôle de truc. Donald Trump tweet sur tout et rien, tout le temps, de manière compulsive, obsessive. Il rabâche depuis un an maintenant que l’Amérique va mal, qu’elle perd, pied, des marchés, son latin, elle perd. Comment faire ? Vote Trump, lui seul, comme un baril de lessive dans les pubs des années 70, pourra rendre l’Amérique plus blanche, plus propre. Or cette année, les USA ont amassé encore plus de médailles, plus de médailles en or, plus de médailles par équipes, tout seul, les femmes plus que les hommes, les noirs plus que les blancs, une catastrophe pour le message de la perruque orange. Finalement, l’Amérique pète la forme, non, merci Donald, c’est gentil, mais on n’a pas besoin de toi, et cette bande de zazous qui la font gagner est blanche, noire, métis, avec des cheveux violets, et écoutent de la musique de nègre. On a donc vu le plus prolifique commentateur de l’actualité ne pas émettre un seul message à propos du spectacle le plus regardé au monde. Nous vivons une époque formidable.
Je ne t’embrasse pas. T’as pas gagné de médaille, que je sache. Seules les vainqueurs reçoivent des fleurs et des baisers.

 

 
 





 

  • Claude Hersant dit :
    5/4/2019

    Tout à fait d'accord, je n'aime pas non plus la féminisation de la langue française, c'est affreux et ça n'apporte strictement rien à l'égalité. Il y a tellement d'autres choses à faire en faveur de l'égalité sans massacrer notre langue !

  • Agnés dit :
    2/4/2019

    Super! drôle et bien écrit

  • emmanuel normant dit :
    2/4/2019

    Et moi je dis : Le (juste) combat des femmes pour le respect, ne doit pas forcement passer par un massacre de la langue francaise. Je n’aime pas les autrices, les ecrivaines, les vainqueuses. Mais j’adore les femmes qui ecrivent bien. D’ailleurs – j’y pense – j’adore les femmes qui ecrivent. En fait, j’aime les femmes. Si elles ecrivent,en plus….

  • Cachou dit :
    2/4/2019

    On n'a rien gagné du tout ! Et ce n'est pas le moindre petit centième de seconde dérisoire en plus ou en moins qui fera la différence : tant qu'on dira les "vainqueurs" au lieu des "vainqueuses" (tiens ! y a même l'autre imbécile de correcteur qui a sorti ses vaguelettes rouges pour renforcer mon propos et mon légitime courroux), bref, tant que le correcteur orthographique -et les autres- n'acceptera pas que la gent féminine puisse être vainqueuse, je pense qu'on a perdu ...
    Ceci étant, je veux bien la même écureuille.
    (Je ne t'embrasse pas non plus, je suis en train de me noyer sous un tsunami de vagues rouges ...)

  • Evelyne dit :
    1/4/2019

    Je me précipite et je lis! Du titre jusqu'au non baiser final, c'est parfait!

  • Catherine dit :
    29/3/2019

    J'adore cet(te) écureuil (le)