La chronique de Emmanuel Normant              
                               
                                 


                       
           Des têtes qui tombent



 
 

Le général Holopherne est chafouin. Voilà que son supérieur direct, Nabuchodonosor, roi de Babylone, le veut se dépêcher de mater quelques révoltes aux marches du royaume. Il est là, dans les jardins suspendus de Babylone que son supérieur direct, Nabuchodonosor, donc, vient de faire installer, 10 ans de travaux pharaoniques, quand même, ça a de la gueule son truc. Il les a fait construire pour que son épouse, Amytis de Médie, retrouve un ersatz des montagnes boisées de son pays natal, la Médie, donc, au milieu de ce désert brûlant. Si c’est pas d’l’amour, murmure Holopherne en sirotant un dizimtuhhum, une gnole du coin à base d’un truc incroyablement acre, c’est assez immonde, c’est une boisson d’homme.

Nous sommes en Assyrie, quelque part au sud de Bagdad sur la route de Bassorah, 600 ans avant notre ère, entre le Tigre et l’Euphrate, au berceau de nos civilisations, celles de l’ouest en tout cas. Holopherne, les civilisations, les jardins suspendus, les jolis seins d’Amytis et la révolte de quelques métèques, des juifs ? de juifs métèques, ça le gave un peu. Il avait prévu des vacances, sur les bords de la mer rouge, qui en fait n’est pas rouge du tout. L’espérance de vie de l’Assyrien moyen, à cette époque, arrive péniblement à 35 ans, évidemment en dehors des périodes de guerres, invasions de sauterelles, pestes diverses, c’est-à-dire à peu près jamais. Aujourd’hui encore malheureusement, l’espérance de vie d’un assyrien moyen ne dépasse pas non plus les quarante ans, mais Hafez El Assad n’est pas le sujet du jour. Pour profiter donc de la vie, pour partir en vacances, il ne faut pas trainer, il la faut croquer par les deux bouts, la vie, comme dans un drive-in, en route vers la mort. Il se sait reparti dans des histoires assommantes de pillages et de viols. Le voilà donc en route pour Béthulia, un bled que l’on définirait aujourd’hui comme palestinien, en se dépêchant un peu, ça pourrait bien ne pas durer.

Pour des raisons plutôt obscures, les gens de ce coin du monde ne croient pas que Nabuchodonosor est le Dieu qui dirige toute chose et commande au soleil. Non. Ils pensent plutôt qu’un type, qui n’a même pas de nom, qui est « celui qui est » et qu’on n’a d’ailleurs jamais vu, aurait créé le monde, en sept jours, ben tiens. Y’en a.

Holopherne et sa bande de porte-rapières installent donc leur campement aux portes de Béthulia. Demain on fera revenir ces youpins dans le droit chemin, quelques-uns peut-être aussi à la braise, on violera quand même pas mal, trois jours de pillages, tarif syndical. A l’intérieur de la cité on n’en mène donc pas large, on se dit qu’on est foutu, qu’il faut se rendre, prier, sacrifier quelques vierges, oui, c’est mieux, mais si enfin, y z’ont même coupé l’eau.

Dans ce moment où les hommes perdent la tête, enfin, on n’en est pas encore là, pour le moment simplement leur sang-froid, une femme sourit. Elle s’appelle Judith, elle est plutôt timide, un peu veuve, très décidée et diaboliquement belle aussi. Elle a circulé déjà dans les méandres d’un campement de campagne qui pue la sueur et le mauvais vin. Elle a pu approcher les quartiers généraux et se rendre compte que finalement le général Holopherne, à son contact, est de moins en moins antisémite et de plus en plus amoureux. A la faveur d’une nuit sans lune, elle entre dans la tente du chef, le séduit, le fait boire, bon, le re-séduit encore – le général Holopherne a une santé de fer – le refait boire encore, jusqu’à ce que quand même, il s’enronfle dans un sommeil sans rêve. Elle sort sa dague et ne lui tranche non pas seulement la gorge, Judith, elle fait dans l’artisanat, l’amour du travail bien fait, elle lui tranche la tête, toute la tête, et qu’ca pisse, qu’elle met dans un sac, on se croirait dans Poule Rousse.  

Alors, d’un coup, les assiégés se dessiègent, ils sautent hors les murs, les hommes ont retrouvé leurs têtes, ils courent sus aux mécréants, les assyriens prennent une branlée mémorable, c’est bouclé en deux temps trois mouvements.

Je reconnais que la fin de l’histoire est un peu torchée. Peut-être étaient-ils déjà sur le scoop de la destruction du temple de Jérusalem et de la captivité des Juifs, pendant mille ans, à Babylone. Ils ? ceux qui ont fait de cette histoire un livre, le deutérocanonique livre de Judith.  Moi non plus, je ne sais pas ce que ça veut dire deutérocanonique. Ça a rapport aux canons. Nan, pas ceux avec des jolis seins.

 

Et nous voilà transposé, c’est la magie du stylo à bille, au nord-ouest de Béthulia, 2200 ans et 3000 mille kilomètres plus loin.

Au printemps 1598, à Rome, un jeune homme de 27 ans broie du noir à partir d’os de porc calciné dans son petit atelier de peinture situé dans une arrière-cour très sombre, une arrière-cour à peu près aussi sombre que son humeur. Un atelier qu’il occupe tout le jour, il y vit, il y mange, il y dort, il y broie, donc, du noir, et surtout, surtout, il y peint. La nuit il sort, il va à la castagne, il va aux putes, il va à vau-l’eau, la nuit il va pas bien du tout. Mais le jour il peint. Il peint le noir, le réel, il peint vite, pas de croquis, des trucs pour les couillons, il s’attaque à la toile comme aux soudards des bistrots de Rome. Il sera l’un des premiers dans cette fin de siècle à prendre ses modèles dans la rue, une petite frappe pour son saint Matthieu, une pute pour sa piéta, le casting de bric et de broc ramène sa peinture là où il veut la mener : une représentation de l’humanité, celle qu’on ne montre pas dans les salons des palais romains. Le sexe et la violence seront ses deux attractions passionnelles. On pourrait parler de Depardieu, de Céline, de Kassovitz, de Pulp fiction de Tarantino, de Rimbaud, qui l'aimait beaucoup. Sa peinture, c’est pas pour les enfants. Les experts le catalogueront réaliste, ténébriste qui influencera les grands ténébristes à venir, Rembrandt par exemple. Mais les experts sont pénibles et pédants. L’humanisme de la renaissance l’homme au centre de tout. L’angélisme des curés du quattrocento, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, Dieu a fait l’homme à son image, Dieu est parfait, l’homme est parfait, CQFD, c’est pas trop lui. 

Lui, c’est un homme en colère. Il ne sait pas très bien pourquoi. Et nous non plus d’ailleurs. Il est né chez les plutôt riches, des bourgeois, un père architecte d’intérieur du marquis du Caravaggio, à deux pas de Bergame, connecté aux Colonna et aux Sforza, les grandes familles lombardes. On a connu plus rudes, comme débuts dans la vie. Il sera pourtant un des premiers au début du baroque à s’éloigner du maniérisme, et retrouver un réalisme plus proche de la noirceur de l’humain, comme s’il peignait au couteau. Au couteau de boucher. Sans doute que voir ses père, grand-père et frère devenir tout noir et se putréfier vivant avant de partir de la peste, la noire, celle qui explose en bubons dégueulasses, pour un sensible, ça remue. Peut-être est-ce pour ça que le noir lui va si bien.

En cette été 1598 on commence à parler de lui ailleurs que dans des rapports de police, à lui passer des commandes, on lui demande un martyr de saint Matthieu pour l’église Saint-Louis-des-Français, allons y. C’est un succès, encore ! c’est qui ce type, déjà ? Le Caravage ?

Et puis, donc, nous y sommes, on lui demande un « Judith et Holopherne ». Cette scène de pieuse fiction a déjà été peinte par de nombreux artistes. Depuis longtemps déjà, on flairait l’intox. Le coup de la jolie pépée qui soule son général avant de le trucider, on appelait ça pudiquement une pieuse fiction, rangée sur l’étagère des chansons de héros de la mythologie, très bien pour les peintres, un peu moins pour les historiens.

 

Et nous voilà finalement devant le tableau, à l’intersection, au point focal de toutes ces histoires rocambolesques : le fond du tableau, d’un noir de peste, l’égorgement, comme peint avec un scalpel, Holopherne beaucoup moins chafouin, beaucoup plus mort, et Judith qui voudrait qu’on passe à une autre légende, parce que zigouiller Holopherne, ça commence à bien faire.

En fait, la jeune femme à la dague sur le tableau, ce n’est pas Judith, n’est-ce pas ? Judith n’existe pas, elle n’a jamais existé et Béthulia n’a jamais figuré sur aucune carte.

Par contre, Fillipe Melandroni, une courtisane de l’époque, elle a vraiment existé. Ca, c'est pas de la pieuse fiction, les draps s’en souviennent. C’est elle qui tient la dague sur la peinture du Caravage. Un peu plus maline que Judith, elle ne s’en prenait pas à des généraux sur le retour, chafouins et sans doute un peu fauchés, mais plutôt à des banquiers pétés de tunes, mécènes de peintres reconnus. Elle se tapait les banquiers, le peintre, et elle posait pour la postérité : le beurre, l’argent beurre et le laitier.

 

Et puis, le tableau, avec les seins de Judith/Fillipe, la bonne et le malheureux général disparut pendant quatre cents ans. Ce n’est qu’en 1950 qu’on le retrouvera dans le bric-à-brac d’un grenier romain, l’accrochera à la Galleria Nazionale d'Arte à Rome, et que, enfin, Judith pourra lâcher sa rapière, s’arrêter là, se poser au cœur de la ville éternelle.

 

Puisque je peux écrire une chronique entière, après des vacances romaines, sur le « Judith et Holopherne » du Caravage, je crois finalement que je ne vais pas t’embrasser, mais bien plutôt entreprendre un roman qui approchera d’une manière sensible, mais néanmoins provocante cette pieuse fiction, cette difficile question : Dans la fresque de Léonard, à Milan, La Cène, le modèle de Saint-Jean était-il Marie-Madeleine ? Et Marie-Madeleine fut elle la mère du fils du Christ ? Et d’ailleurs, Léonard de Vinci était-il à voile et à vapeur ? Ça va être passionnant.

J’ai déjà le titre : The Da Vinci code. Un peu clinquant, peut-être ?