Chapitre 1
 
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Le réveil matin de Camille est peu accommodant. Il sonne, comme précisé dans le manuel explicatif, au moment où les aiguilles des minutes et des heures indiquent que ça suffit comme ça, debout tout le monde. La tête bourdonnante et cotonneuse de Camille émerge de la couette et sa main gauche gifle l’abruti, qui, interloqué et éviscéré, se confine dans un silence hébété.

Le bras droit, pendant ce temps, tâtonne l’espace à côté d’elle et revient avec des informations confuses d’où il ressort qu’un individu mâle en parfait état de marche occupe la place. Elle s’assoie. Les plantes de pieds trouvent le sol. Pression ok. La mécanique des muscles, ligaments et bitoniaux divers s’ébranle pour dresser à la verticale l’ensemble du système. Quelque chose ne colle pas. Les oreilles internes, siège de l’équilibre, se crispent, et lancent la procédure d’urgence: Mayday !, mayday !, m’aider !, m’aider !, on va se vautrer les gars, alors que les pieds renvoient obstinément le même message, tapis de lit…pression ok…

Les paupières s’arrachent un instant à la pesanteur, suffisamment pour que la rétine reçoive de plein fouet un flash qui met tout le monde d’accord : il faut absolument acheter des rideaux, arrêter de tant boire dans ces soirées minables et surtout trouver de l’aspirine.

Le nez dans le verre, Camille sent le doux picotement des bulles de gaz carbonique qui s’échappent en dansant d’un comprimé qui titube au fond du gobelet.

Les grosses gouttes chaudes de la douche qui martèlent ses épaules finissent de dissiper les brumes et brouillards matinaux si fréquents en cette période de la vie. L’odeur du café et la voix rauque de Bonnie Tyler poursuivent la lente résurrection du zombie et dix minutes de salle de bain achèvent, devant nos yeux ébahis, la métamorphose de la chrysalide encaquée de sommeil en un sémillant papillon. C’est donc une petite chose toute neuve qui sort de chez elle sans être tout à fait certaine de bien se rappeler le propriétaire du phallus si matinal qu’elle avait senti tout à l’heure.

Ces dix minutes de salle de bain restent de l’ordre de l’estimation. Le temps passé devant le miroir le matin est, surtout chez les femmes, directement proportionnel à l’âge. C’est une fonction exponentielle qui commence vers la puberté mais ne se finit pas à la ménopause. Du tout du tout. Exponentielle, cela signifie que le nombre de minutes passées à gommer les ratures du temps croît beaucoup plus vite que le nombre des ans. On pourrait d’ailleurs déduire de cette fonction la limite d’âge à laquelle l’équation devient impossible, le temps passé dans la salle de bain excédant vingt-quatre heures par jour. Ou comment mettre l’insolence en équation. Reprenons.

Camille travaille dans un bureau. Elle s’attache essentiellement à récupérer des émoluments, chiches et mensuels, en pratiquant tout autant que ses collègues les danses rituelles, les simagrées de rigueur et les ronds de jambes propres à l’organisation de toute société, à but lucratif ou non. Entre deux démonstrations de vassalité, Camille soupèse les misères du monde à l’aune des grilles de remboursements de la Blue Cross, une compagnie d’assurance. Le degré zéro de l’intérêt de son travail lui laisse du temps libre, pour s’intéresser par exemple à l’inventeur dudit zéro. Ce type, un indien nommé Brahmagupta, avait sans doute mariné dans une officine de bas étage d’un palais de Maharadjah, et certainement aussi du s’interroger sur le néant, la vie, la mort, qu’est-ce qu’on fout là, pour pondre un jour particulièrement humide et déprimant ce fameux zéro. Il aurait dans la foulée montré que pour obtenir ce sunya, ce zéro, il suffisait, c’était bête comme chou, de soustraire un nombre à lui-même. Y’a des types, quand même, pensa-elle.

Dans l’open space du premier étage, dédié aux plumitifs, vivotent avec elle une dizaine d’individus mâles et femelles mélangés, chacun reclus entre quatre cloisons sans plafond, une version gratte-papier du mitard du bagne de Cayenne. Vu de haut, il forme un échiquier géant. Et il est heureux que personne n’ait encore pensé à recruter le personnel en tenant compte du quadrillage noir et blanc du damier.

Il y règne une ambiance propre à un territoire sous occupation étrangère, chacun s’affairant en toute impunité à son petit trafic. La sécurité générale repose sur un principe, bien connu en temps de guerre et de marché noir, qui stipule que si l’on commence à débiner son voisin, la répression aveugle du haut commandement s’abattra sans distinction et nuira certainement à cet équilibre précaire.


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